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La résilience morale
Dossier: Résilience
Hélène Laberge
Rédactrice en chef de L'Agora
Présentation
L'aptitude à résister à la souffrance n'est pas d'abord spirituelle, mais il est des situations où seule la vie intérieure permet de faire face à la vie.

Extrait
«Ces puissants vitaux sont trop vivants pour ne pas surmonter les épreuves. Mais ces êtres sont rares et, en général, doués d’un pouvoir créateur tel qu’il leur permet de prendre la vie par les cornes plutôt de se faire encorner par elle.»


Texte
«Une âme saine dans un corps sain. Cela est beau, mais encore borné et commun. Ce qu’il y a dans l’homme de plus vaste, de plus ouvert, de plus héroïque, de plus subtil, de plus délicatement noble et vibrant, c’est une âme saine dans un corps malade. Une âme qui résiste à la contagion de la détresse vitale et dont la santé, sans cesse conquise à la pointe de l’épée, est le fruit tendre et saignant d’une victoire
Gustave Thibon, L’Échelle de Jacob


Les médias nous livrent tous les jours leur terrible moisson des malheurs humains prélevée dans le monde: les guerres dont les civils sont les éternels vaincus, les tremblements de terre qui privent, au pire de la vie, au mieux, de ces habitations qui sont les nids de l’humanité, les régimes politiques qui font de tout un peuple des prisonniers réels ou en puissance.

Et lorsque, en dépit de la distance qui nous en sépare, nous ressentons tout de même un peu de cette douleur humaine, nous sommes éblouis par la capacité d’encaisser de ces bombardés, de ces ensevelis revenus à la vie. Dans les camps de réfugiés, par exemple, il y a moins de suicides que chez les bien nantis occidentaux. Qu’est-ce que cette aptitude à encaisser? D’où provient-elle? Comment apparaît et se développe la résilience?

Tant de choses à prendre en considération mais celle, essentielle, que nous voudrions dégager, c’est que les coups durs, les malheurs, les souffrances causées par la maladie ou par des conditions extérieures –catastrophes naturelles ou guerre –, font apparaître des ressources inconnues et illimitées en réveillant la résilience chez les victimes.

L’aptitude à faire face aux souffrances n’est pas d’abord spirituelle, elle est un mélange d’instinct vital, de tempérament et de caractère, de réactions dictées par la culture familiale et sociale, par l’ethnie à laquelle on appartient. Il n’y a qu’à évoquer, à titre d’illustration, les rituels très diversifiés de l’accouchement ou du deuil dans certains pays. On attribue de façon générale l’extériorisation des douleurs davantage au tempérament latin, leur intériorisation, le fameux flegme britannique, au tempérament nordique. Elle doit aussi beaucoup cette résilience à la mobilisation de toutes les énergies provoquées par l’urgence d’une situation. Les Québécois qui ont subi la crise du verglas ont eu une expérience positive de cette mobilisation.

Mais l’absence de malheur national, pour ainsi dire, amènerait-elle à la longue une perte de cette faculté d’affronter des situations graves? Autrement dit, y aurait-il moins de résilience chez les êtres choyés par la vie, par la nation à laquelle ils appartiennent, par la richesse à laquelle ils ont à chaque moment accès, – et je ne pense pas à la fortune en tant que telle mais au confort, au choix de la nourriture, des vêtements, du logement, des moyens de transport, y compris au choix de son avenir avec ce qu’il implique, à tout ce qui est notre lot?

Il serait à la fois simpliste et faux de répondre par l’affirmative, car l’expérience quotidienne nous montre parfois que des gens ayant tout eu, comme on dit, et subitement privés de tout, réagissent avec un étonnant pouvoir de résilience. Alors que d’autres, pourvus de peu, tolèrent très mal la perte de ce peu. On dira que dans le premier cas, le fait d’avoir été comblé dispose paradoxalement au détachement, moins paradoxalement toutefois qu’il n’apparaît, les désirs satisfaits disparaissant dans leur satisfaction même. Alors que la perte, dans le cas où on a reçu au compte-gouttes les bienfaits de la vie, peut être ressentie comme l’obstacle final et définitif au bonheur. L'inverse existe aussi: des êtres pauvres ont la sagesse non seulement de se contenter de ce qu'ils ont mais de s'en réjouir. Donc, question éminemment complexe.

En premier lieu, les êtres doués d’un instinct vital fort sont sans doute mieux disposés par la nature même, par leurs gènes, par leur tempérament, à continuer d’adhérer à la vie quels que soient ses assauts. Ils ont aussi la capacité de retourner ces assauts en leur faveur. Sont-ils des résilients? Ils sont avant tout des vivants. On peut leur appliquer ce que disait d’Alexandre Dumas une de ses proches: «Il était la vie, il n’a pas vu venir la mort.»

Mais ces êtres sont rares et, en général, doués d’un pouvoir créateur tel qu’il leur permet de prendre la vie par les cornes plutôt de se faire encorner par elle.

La majorité, dont nous sommes, sont des êtres dont la faculté de rebondir est liée à un ensemble de conditions qui vont de la première enfance, de l’amour de la mère en particulier, à l’éducation reçue, aux modèles qui leur ont été transmis par la société autant que par la famille. Car, une fois admis le fait que d’être aimé ou d’avoir été aimé immunise contre certaines formes de dépression, comme cette fillette terrifiée par la pensée de la mort, qui se consolait en pensant «Il est impossible que je meure, puisque cela ferait aussi mourir ma mère de chagrin», la résilience ne peut quand même pas s’expliquer uniquement par l’amour.
S'il résout beaucoup de problèmes, l'amour ne les résout pas tous. Les modèles proposés ou transmis spontanément, l’éducation donc, – car qu’est-ce que l’éducation, sinon le fait de favoriser chez l’enfant l’intériorisation de modèles positifs –, joue un rôle primordial.

Le développement de la résilience chez l’enfant est alors lié, non à l’instinct vital mais à une attitude mentale, morale, chez ses parents, devant les coups du sort. Le comportement de son entourage est son premier modèle. «Mon père savait encaisser; ma mère riait beaucoup et ne se plaignait jamais; mes parents étaient pauvres mais heureux; ils embrassaient bien la vie». C’est par des jugements semblables, portés sur leurs parents, que les enfants devenus grands révèlent qu’ils ont bien vu et bien compris la force de leur courage mais aussi leur capacité de consentir au destin. Ajoutons, tant l’âme humaine a de facettes, que les modèles contraires de tristesse, de désenchantement, de découragement peuvent jouer le même rôle, en éveillant chez l’enfant un désir ardent de s’en sortir.

Lorsque l’épreuve est pour ainsi dire matérielle, qu’elle concerne les conditions extérieures de la vie: la perte d’un emploi, un conflit de travail, une diminution de revenus, etc., la personne qui en est victime n’est pas touchée jusqu’au fond d’elle-même. Elle peut avoir la capacité de retourner une situation en sa faveur par des mesures relevant du bon sens et de l’à propos. Car il existe dans la plupart des cas une solution à ce niveau, fût-elle étatique.

Lorsque l’épreuve est physique, comme la maladie ou une infirmité, ou morale, comme la mort d’un proche ou la mort d’un amour, c’est l’âme elle-même qui est touchée. C’est seulement en descendant en soi-même, en approfondissant le sens de la vie, de sa vie, en puisant dans ce que les saints, les sages ou un proche ont pensé de douleur humaine qu’on peut trouver, non pas une solution, mais une dissolution du problème dans le mystère et dans la poésie; littéralement, une renaissance dans un état supérieur de conscience et de confiance. On constate cet état supérieur chez certains handicapés, qui auraient pu se suicider, et qui sont rayonnants de vie une fois qu’ils ont surmonté cette légitime tentation.

Leur résilience morale a été nourrie par leur réflexion sur la destinée humaine, sur le sens de la souffrance, par certaines rencontres aussi prolongeant cette réflexion. Ce qui nous amène à dire que le recours à la pensée est une composante essentielle de la résilience de l’âme. Une bénévole dans un Centre d’accueil racontait que, lorsqu’elle entrait dans une chambre de personne âgée grabataire et qu’elle lisait sur son visage une détresse particulière, elle lui faisait la lecture de cette pensée de Marc-Aurèle, qui est devenue la prière adoptée par les Alcooliques Anonymes (lesquels ont peut-être oublié sa lointaine origine) et que tout le monde connaît: «Donnez-moi la force de distinguer entre les choses qui peuvent être changées et celles qui ne peuvent l’être», etc. Elle a vérifié maintes fois, concluait-elle, l’effet apaisant de cette prière.

La résilience à ce niveau n’est pas le pouvoir de rebondir mais celui de s’incliner, comme le roseau. Il faut alors faire appel à une autre notion, celle, métaphysique, du rapport de Dieu avec la souffrance. Car, qu’on soit ou non croyant, la souffrance est la déchirure dans le bonheur humain par laquelle la question de Dieu ne peut pas ne pas se poser. Et je n’entrerai pas ici dans le dédale des raisonnements sur l’existence ou non de Dieu. Elle se pose alors cette question, non pas à la raison si souvent utilisée comme faculté de dénégation, mais à l’être même qui, lorsque touché jusqu’au centre, crie son désespoir. Il y a des réponses à ce cri, et la moindre n’est pas le profond silence, ou la sérénité qui en découle, et qui rayonne de certains êtres qui sont remontés vers la vie.

Du même auteur, dans le même esprit: Tenir maison.

Source
L'Agora, vol 7, no 1, 1999
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Genre de texte
Article
Secteur
Philosophie
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