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Participants et programme du deuxième séminaire sur les aspects culturels des inforoutes (21-22 mars 1998)
Essai sur le recueillement
Synthèse des débats
Recommandations
Documents: extraits de Simone Weil, Blaise Pascal, J. Boorstin, Nelson Thall, Paul Valery
Yan Barcelo, compositeur, journaliste économique et technique
Cécile Béliveau, membre du Conseil supérieur de l'éducation
Pierre Boivin, président d'Analecta
Hélène Caire, directrice d'une firme de communications
Marc Chevrier, fonctionnaire au ministère des relations internationales
Jacques Dufresne, directeur de L'Agora
Claude Gagnon, directeur de la revue Horizons philosophiques
Marthe Godette, professeure à la retraite
Claude Labelle, fonctionnaire à la retraite
Micheline Labelle, membre du conseil d'administration de Québécor
Hélène Laberge, directrice de L'Agora
Claude Laferrière, avocat criminaliste et spécialiste du droit d'auteur
Josette Lanteigne, responsable du site de L'Agora
Charles-Éric Latour, acteur
Jacques Morin, régisseur du colloque
Danièle Zana, directrice d'une troupe de théâtre
Samedi 21 mars
9 00 - 10 30 Discussion à partir de l'écoute de Virtualia, symphonie de Yann Barcelo
10 45 - 12 00 Discussion autour du texte de Nelson Thall
15 00 - 16 30 Discussion autour du texte de Simone Weil
16 45 - 18 00 Discussion autour du texte de Pascal
Dimanche 22 mars
9 30 - 11 00 Discussion autour du texte de Daniel J. Boorstin
11 15 - 12 30 Discussion autour du texte de Valery
15 00 - 17 00 Synthèse et recommandations
Essai sur le recueillement
par Jacques Dufresne
Dans recueillir, il y a cueillir. Le mot recueillement évoque d'abord la saison des récoltes… et les fruits dont on se nourrira pendant l'hiver, saison propice au recueillement.
Puisque le recueillement est ainsi inscrit dans la nature, on peut présumer que tout ce qui permet de se familiariser avec cette dernière favorise aussi le recueillement. Même si pour une multitude de raisons, telles l'urbanisation, la mondialisation des marchés et l'organisation du travail, il est devenu pratiquement impossible de suivre le rythme des saisons en se reposant l'hiver et en travaillant davantage l'été, on pourrait au moins rappeler aux jeunes dans les cours d'histoire qu'il en toujours été ainsi dans le passé; on pourrait également leur faire lire des textes qui soient en accord avec les saisons.
Mais de toute évidence, c'est par la pratique de sports favorisant le recueillement qu'on peut le mieux tirer parti de la nature. La pêche et la chasse font partie de ces sports. Ils attirent des personnes actives, peu portées à la méditation, mais ils comportent de longs moments d'attente et de silence qui sont de belles occasions de recueillement. Pour des raisons écologiques toutefois, ils sont de moins en moins populaires et, compte tenu de la pollution de l'eau en beaucoup d'endroits, de moins en moins intéressants.
Les promenades dans la grande nature, les excursions de canot ou de ski sont tout aussi favorables au recueillement. Parents et enseignants devraient se concerter pour faire en sorte que le temps consacré par les jeunes à de telles activités soit vraiment un contrepoids au temps passé à se divertir et à travailler devant un écran cathodique. La faveur dont jouissent en ce moment les pèlerinages comme celui de Compostelle, ou les grandes excursions initiatrices comme celles que l'on peut faire, pendant des jours, des semaines ou des mois sur les sentiers de grande randonnée comme l'Appalachian Trail sont des choses très positives auxquelles il faudrait intéresser les jeunes. Dans ce but, il faudrait veiller à ce qu'il y ait toujours au programme des écoles des récits d'aventures accompagnés de réflexions qui font voir à quel point il est simple et naturel de se recueillir à l'occasion d'une excursion. Les promenades aux pays du Centre, de Daniel Halévy, appartiennent à cette catégorie et mériteraient pour cette raison d'être rangé parmi les classiques:
"La marche a son vertige, quel marcheur ne le sait? Son rythme invariable fixe l'esprit, endort la volonté et délivre les rêves. Péri-gord, Bourbonnais, lumières de crépuscule et d'aube, cônes d'Au-vergne, nuit toute légère, aérienne, que de souvenirs mêlés en moi! Le rythme de mon pas les presse, exalte ma pensée.
"Il faut marcher: c'est le plus vieil exercice des hommes. Nos pères ont traversé l'Asie; l'Europe, leurs pas ont fait sonner deux continents. Comme eux, il faut marcher: c'est la plus antique habi-tude, elle n'est pas perdue, mais seulement affaiblie, et bien vite on la réacquiert. C'est la marche qui a fait l'homme et le corps de l'homme est fait pour la marche, il se réconforte en marchant, il s'apaise, il se réjouit. Et l'esprit de l'homme, comme son corps, est fait pour la marche, pour la durée d'un jour et la longueur d'une étape. Rien ne lui est si favorable que l'aube du départ et le crépuscule de l'arrivée.
"Écoutons la cadence de nos pas: c'est la plus vieille musique des hommes. Les premiers de tous les chants, les chants de marche, c'est le pas qui les a rythmés. Ecoutons la cadence de nos pas: pen-dant des heures, écoutons-la, qu'elle nous porte et qu'elle nous rassérène. Elle sonne invariable et forte, mais le sol a des réponses variées: le franc granit, la tourbe et le douteux humus. Rien n'est si beau que la cadence de nos pas.
"Il ne faut pas craindre la peine; c'est la peine qui a fait l'homme et l'homme est fait pour la peine, il s'y retrouve et s'y anime. Il faut, plusieurs fois l'an, connaître la chaleur ou le froid des routes, l'effort de gravir les côtes avec le soleil sur la tête, ou la neige dans les yeux, et, sur les épaules, le poids d'un fourniment, d'un repas, d'un livre. La peine est bonne pour le corps et utile à la pensée. À quoi donc pensera-t-il, celui qui n'aura pas connu la vie, l'antique vie mesurée par la peine, la dure journée mesurée par ses pas?"
Selon le Littré, recueillir signifie aussi recevoir ce qui coule, ce qui découle… le suc d'une plante, par exemple. D'où ces vers de Racine:
"Pour fruit de tant d'amour, j'aurai le triste emploi
De recueillir des larmes qui ne sont pas pour moi."
Il y a ici l'idée d'une disposition spéciale, particulièrement attentive et respectueuse qui permet d'accéder jusqu'au suc des choses et des événements, pour pouvoir le recueillir. Cette disposition spéciale, grâce à laquelle on peut être profondément touché chez un être par des signes de tristesse que les autres ne voient pas, ou par tel aspect subtil d'un paysage, un vol d'oiseau par exemple, est une forme de recueillement. Les efforts réels que l'on a faits pour découvrir un être ou un paysage sont l'une des conditions de ce recueillement. Le paysage que l'on découvre du haut d'une montagne que l'on vient d'escalader n'est pas le paysage que l'on peut voir sur un écran; de même, la personne qui nous a accompagné dans cette aventure a un autre visage. Ce sont là d'autres raisons d'inciter les jeunes à l'aventure.
Rassembler, réunir des choses disparates. C'est là un autre des nombreux sens du verbe recueillir que donne le Littré. "Vous avez recueilli toutes les plaintes qui s'élevaient contre lui."
Dans bien des moments de la vie, la mise en ordre de la maison que l'on habite, du bureau où l'on travaille est une condition du recueillement. Si elle n'est pas toujours le signe d'une dispersion de soi, la dispersion des choses autour de soi rend souvent plus difficile le retour à soi. D'où la rareté des objets et l'ordre impeccable qui caractérise les lieux destinés au recueillement. Il faut donner aux jeunes l'accès à de tels lieux. Si les architectes tenaient vraiment compte de l'ensemble des besoins des êtres humains, ils veilleraient à ce que dans les écoles et les maisons, il y ait des espaces conçus pour favoriser la méditation. Les chapelles dans les écoles religieuses étaient de tels lieux. Il y a quelques années, constatant qu'il n'y avait rien dans les polyvalentes du Québec pour remplacer les chapelles des anciennes écoles, le philosophe chansonnier Raoul Duguay proposa d'y créer, au moyen de tentes si nécessaire, des aires de méditation.
Autre sens, apparenté au précédent: recueillir ses esprits, ses idées.
Cette forme de recueillement est l'une des conditions de l'efficacité et de la joie dans le travail. La marche que l'on a parfois l'occasion de faire avant une journée de travail est une belle occasion de recueillir ses idées. Assez souvent, elles se mettent en ordre presque d'elles-mêmes. Il ne reste plus ensuite qu'à les exécuter une à une. Il ne suffit pas d'utiliser un agenda, sur papier ou sur ordinateur pour parvenir au même résultat. D'où, à l'école, l'importance du silence avant d'entrer en classe, de la prière ou de l'équivalent au début des cours.
Recueillir ses forces, les réunir pour tenter un effort
Cette forme de recueillement semble aller de soi. En réalité, elle ne va pas du tout de soi, comme le prouvent les nombreux accidents provoqués par des efforts démesurés. Recueillir ses forces, c'est aussi les mesurer. L'on peut voir ici le lien entre le recueillement et la santé. "L'homme dégénéré, nous rappelle Nietzsche, est celui qui ne sait pas distinguer ce qui lui fait du mal." Comment flairer ce qui nous fait du mal, comment le distinguer de ce qui nous fait du bien? Comment pressentir que nous sommes vraiment capables ou incapables de tel effort? Par quelle connaissance intime de nous-mêmes pouvons-nous parvenir à ces fins? S'il existe une faculté correspondant à cette connaissance, nous en ignorons la nature et les lois. Nous connaissons, cependant, grâce aux athlètes, l'importance de la concentration avant l'effort. Or la concentration, c'est le recueillement. Pour cette raison et pour bien d'autres, que l'expérience quotidienne devrait nous apprendre, nous devrions savoir que l'habitude du recueillement est peut-être la plus importante de toutes les conditions de la santé. C'est le recueillement avant un repas, favorisé par le respect des rites de la table, par la prière ou l'équivalent, par le moment de silence en attendant que tous les invités soient à leur place, qui dispose à manger à proportion de ses désirs et de ses besoins réels, plutôt que de céder bêtement à l'attrait des plats.
Saisir ce qui s'échappe des lèvres d'un autre. Recueillir les dernières paroles d'un mourant.
Voilà une situation où il est clair qu'il faut se recueillir pour pouvoir recueillir.
Faire un recueil. Il a recueilli de ce qu'il y a de meilleur dans les écrivains de l'antiquité.
Dans le mot recueil, il y a, sous-entendu: recueil des meilleurs textes. Le rapport entre le recueil et le recueillement n'est pas fortuit. Le beau texte est par définition celui qui favorise le recueillement; c'est aussi celui auquel on ne peut accéder que par le recueillement.
Les NTIC mettent tous les textes du monde, pêle-mêle, à la portée de chacun. La création de recueils des meilleurs textes et documents de toujours est une nécessité criante. Condition du recueillement, cette opération suppose aussi le recueillement.
Résumer. Il est bon de recueillir ce qui vient d'être expliqué et d'y faire réflexion.
Un bon résumé d'un document consiste à en recueillir le suc, ce qui suppose du recueillement. Compte tenu de la variété et du nombre des documents que les NTIC rendent accessibles, l'exercice appelé résumé est d'une importance cruciale. C'est le résumé d'un texte qui dispose à le lire ou à ne pas le lire, à le lire attentivement ou à se contenter de le parcourir. D'où l'importance qu'il convient d'attacher à cet exercice dans les travaux scolaires.
Retirer pour donner refuge. Une vielle tante l'avait recueillie chez elle.
Ici, le verbe recueillir exprime l'hospitalité la plus raffinée. Le mot se souvient ici de son origine: cueillir.
Se recueillir, être recueilli, pris, amassé. "La sagesse ne se recueille pas sur la terre, comme la succession d'un père faible et mortel." (Massillon) "Écoute Israël à l'endroit où la vérité se fait entendre, où se recueillent les pures et simples idées." (Bossuet)
Cet usage est merveilleux. Il évoque des lieux, où tels des oiseaux, se rassemblent les grandes vérités. Comment reconnaître de tels lieux? Comment les utiliser pour faire contrepoids à la multitude des informations qui s'accumulent en un lieu qui n'en est pas un, qui est virtuel: l'écran cathodique?
Terme de dévotion, détacher son esprit des choses de la terre, se livrer à la méditation religieuse. "Ménager chaque année, chaque mois, chaque semaine et même chaque jour, quelque temps pour se recueillir." (Bourdaloue)
Littré est un homme du 19e siècle et il est à l'image de son siècle. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait mis le sens religieux du mot recueillement à la fin de sa liste et la citation de Bourdaloue qu'il a choisie, qu'on l'interprète dans un sens religieux ou dans un sens profane résume, ou plutôt recueille admirablement bien notre propos. Mais le recueillement n'est-il pas essentiellement religieux? Pourquoi s'arrêter? Pourquoi laisser s'ouvrir en soi un vide qui rend l'âme aussi sensible qu'une plaie vive? "Que cherches-tu là-haut dans les étoiles d'or?" Quels reflets de quelles étoiles cherches-tu dans le puits qui s'ouvre en toi? Dans le seul fait de s'arrêter pour se recueillir il y a un acte de foi dans l'être… et dans la vie, il y la conviction implicite que toute floraison a pour prélude une concentration, un intériorisation de l'énergie et de la forme.
Synthèse des débats
par Josette Lanteigne
Introduction
On entend souvent dire que la peinture de notre époque est anormalement noire dans les représentations publiques fournies par les arts, le théâtre, la musique, etc. Si le taux de suicide est la deuxième cause de décès chez les jeunes, cela se reflète dans la danse ou le théâtre, à témoin telle pièce récente où trois fils victimes d'un accident de voiture se remémorent la mort de leur père: on finit par comprendre qu'ils ont naguère causé la mort du père (un poète raté), et que l'échange (violent) entre les trois frères auquel on vient d'assister a lieu après leur mort, qui était d'ailleurs un suicide collectif programmé par l'un d'entre eux. "Un songe de mort", voilà comment Marc Chevrier commentait la pièce en question, qui a suscité en lui un profond malaise. Et pourtant, qu'est-ce qui distingue une telle pièce de celles de Sophocle? Antigone (~442) ou Oedipe (~430) sont-elles moins noires?
La vérité est qu'on sait trop bien que le cinéma, le théâtre et toute la "culture" ne font que refléter la réalité et que ce n'est pas en succombant à la fascination pour cette triste réalité qu'on pourra y échapper. Voici un tableau de Boorstin qui illustre l'évolution de la civilisation de l'image au moyen de concepts clé.
| Idéal | Valeurs |
| Héros | Vedettes |
| Peuple | Masse |
| Gloire | Célébrité |
| Événements | Pseudo-événements |
| Voyages-pélerinages | Voyages-vacances |
| Aventure | Voyages organisés |
| Musique de concert | Musique d'atmosphère |
| Texte-source originale | Synthèse-vulgarisation |
Alain Chevrier, qui a attiré notre attention sur ce tableau, a tenu à souligner que les éléments de la deuxième colonne ne viennent pas purement et simplement se substituer à ceux de la première. Ainsi, on peut encore avoir des héros à notre époque: le sauveur d'une petite fille qui allait se noyer se retrouve sur la première page du Journal de Montréal comme héros populaire. Toutefois, on sait que les héros populaires ont tout au plus une "heure de gloire" et qu'ils sont vite oubliés, remplacés par d'autres. Il en va de même pour les vedettes, toujours menacées d'oubli.
Pour creuser un peu plus le rapport entre les deux positions, on peut le comparer à l'évolution des théories scientifiques. On sait maintenant que celles qui sont dépassées ne disparaissent pas purement et simplement mais qu'elles sont assimilées. Voilà pourquoi ceux qui œuvrent dans les domaines scientifiques n'ont pas "besoin" de connaître l'histoire des sciences. On peut donner comme exemple le rapport entre la physique newtonnienne et la physique einsteinienne. Elles ne s'opposent pas. Lorsque je calcule la distance qui me sépare du restaurant, je continue de l'évaluer en termes d'espace et de temps dans le langage de la physique newtonnienne, nonobstant le fait que celle-ci a été "dépassée" par la première. Il en va de même pour les rapports que nous entretenons avec la géométrie euclidienne et les géométries non euclidiennes.
Dans le cas qui nous occupe, on l'a dit, les éléments de la première colonne ne sont pas annihilés par ceux de la deuxième colonne et ils ne sont pas non plus assimilés mais il y a coexistence des deux. Entre le héros et la vedette, il y a connexité par annexion plutôt que connexité par assimilation (comme dans le cas des théories de Newton et d'Einstein). En fait, la deuxième colonne représente quelque chose comme une diversion. Mais pour pouvoir parler de diversion, ça prend un sens, comme dit Yann Barcelo. Or le sens ne saurait être que religieux, humaniste, celui du verbe relier.
Boorstin a publié son livre il y a déjà quelques décennies. Depuis lors, une troisième colonne s'est ajoutée à son tableau. À titre d'exemple, on peut dire qu'un artiste comme Alfred Laliberté a connu la gloire (pas nécessairement de son vivant), qu'une artiste comme notre Céline nationale est une célébrité, mais que les Grateful Death ou Marlyn Manson, c'est tout autre chose. Certains n'hésitent pas à parler de la Bête et du mal. Pour avoir une idée du phénomène (très répandu) que nous évoquons, il suffit de visiter par exemple le site http://www.enemies.com
D'où vient la fascination des jeunes pour la violence et ce qu'on appelle le "gothique"? On ne saurait répondre à une telle question sans prendre en compte la situation mondiale, la dégradation de la famille et une foule de facteurs historiques, mais sans s'engager si loin, on peut se représenter la situation dans les termes simples d'un tableau comme celui de Boorstin. Au lieu de n'être qu'un reflet ou un simulacre de la tradition, comme c'était encore le cas des valeurs par rapport aux idéaux, les nouvelles catégories de l'art mortifère se tournent d'un autre côté. On a donc trois colonnes dont les titres pourraient être les suivants:
| Tradition | Art d'imitation | Gothique |
On sait que la première colonne appartient essentiellement au passé. Quant à la seconde, elle est encore tournée vers le passé. Ainsi, lorsqu'on pratique un art martial, on se remémore des formes antiques mais sauf exception, on n'a rien d'un samourai. L'époque historique du gothique se situe autour des XIIIe et XIVe siècles. C'est une époque qui a connu la barbarie ou qui tentait d'en sortir, même si elle a également donné de grands auteurs. Le contenu du gothique actuel est violent, même si la violence est symbolique, et on sait qu'elle ne l'est pas toujours: les Hell's Angels auraient une centaine de sites sur Internet. Ceux qui veulent excuser ou expliquer l'engouement des jeunes pour le morbide parlent d'œuvre au noir. On peut aussi évoquer la distinction de la Bagavad Gîta entre trois Gunas ou maîtresses de tous nos actes, pensées et paroles:
| Sagesse | Passion | Ignorance |
Pour revenir à la culture et à la technologie, la première ferait partie de la première colonne et la seconde de la deuxième colonne. La culture est d'abord et avant tout une tradition (ou elle vise à le devenir), alors que la technique est art, technè. Maintenant, la technologie est-elle bonne ou mauvaise, est-elle neutre ou si c'est le contraire qui est vrai, comme le pense Ellul? Pour Claude Gagnon, c'est mal poser le problème. La technique n'est ni bonne ni mauvaise, ni neutre ni non neutre, si elle suit nos finalités au lieu de les précéder. Et il en va ainsi pour les objets techniques les plus simples: le marteau peut servir à planter un clou ou à frapper le voisin. Le marteau devrait toujours suivre la main; mais on vit dans un monde (violent) ou c'est souvent la main qui suit le marteau.
L'important n'est pas de décider si la technique est bonne ou mauvaise mais de déterminer si c'est l'homme qui suit la machine ou si c'est l'inverse. On doit opérer un renversement copernicien. On sait que la chose est possible. La musique de Yann Barcelo le démontre. Le compositeur ne suit pas l'échantillonneur, c'est l'échantillonneur qui suit l'esprit en prolongeant le mouvement des violons sans le dénaturer:
Certaines expériences similaires à la Philharmonique Virtuelle ont été menées ... mais dans tous les cas, il s'agissait de situations où les musiciens devaient porter un casque d'écoute et suivre une séquence de musique pré-enregistrée. Même le chef d'orchestre était assujetti à cette séquence. Cette formule enlève toute possibilité de concert "sur le vif", puisque l'asservissement à la séquence maîtresse tue la spontanéité et la créativité qui sont le propre d'un concert. Ce sont cette spontanéité et cette créativité que la Philharmonique préserve en permettant à des musiciens de jouer "sur le vif" sous la direction d'un chef, assurant ainsi que la technologie est mise au service de l'humain, non l'inverse. (Extrait du livret de Virtualia, Musique de tous les âges, http://marasuca.com/virtualia)
Ce n'est pas la technique qui impose sa règle, elle est soumise au jugement du chef d'orchestre. Les musiciens ne suivent pas la bande sonore, c'est elle qui les suit. À tous les soirs, le spectacle est légèrement différent, comme dans le cas d'un orchestre et d'un concert ordinaires.
On interprète donc mal la technique en disant qu'elle n'est pas neutre. Le marteau suit toujours la main.
Culture et divertissement
Un consensus se dégage sur la nécessité de distinguer ces deux notions, contrairement à la position américaine officielle. Certes, les gens de théâtre ont rappelé la nécessité pour l'art de plaire et de divertir. Mais le divertissement qu'on voudrait assimiler à la culture n'est pas celui de l'art au sens ancien car il s'agit plutôt d'une tentative pour annexer toute culture, quelle qu'elle soit. Si on suit le modèle proposé, le divertissement assimilerait la culture, au lieu que ce soit l'inverse, comme ce fut le cas depuis l'Antiquité dans tout art qui se respecte.
Selon Pascal, la plupart des hommes se divertissent pour oublier leur condition faible et mortelle. Passant de l'angoisse à l'ennui comme de Charbyde en Sylla, leur sort n'a rien qui soit enviable:
Ainsi s'écoule toute la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles; et si on les a surmontés, le repos devient insupportable; car, ou l'on pense aux misères qu'on a, ou à celles qui nous menacent. Et quand on se verrait même assez à l'abri de toutes parts, l'ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir du fond du coeur, où il a des racines naturelles, et de remplir l'esprit de son venin (Pensées, §319).
Pour Daniel Boorstin, le divertissement est à la masse ce que la culture est au peuple. La dynamique peuple et culture existe depuis l'Antiquité alors que la masse est une plaie du XXe siècle. Le divertissement se rapporte à la masse plutôt qu'au peuple. Un peuple fait la révolution, la masse la regarde à la télévision. Contrairement au peuple, la masse est homogène. La fragmentation du peuple en masse rend possible la manipulation de l'esprit humain par les médias visuels.
Or l'annexion de la masse et du peuple est une connexion par annexion plutôt que par assimilation. La culture n'est pas un sous-ensemble du divertissement. Le travail de la culture peut être divertissant (pour celui qui ne s'est pas soumis au dur labeur de la création mais se contente de l'apprécier) mais n'est pas du divertissement. De même, l'éducation n'est pas du divertissement, contrairement à ce que pensent les masses. On ne va pas suivre des cours à l'Université pour s'ennuyer ou se distraire (Pascal) mais pour se cultiver. Plus la culture augmente et moins le divertissement est nécessaire. La seule chose qui reste nécessaire, c'est le plaisir de le montrer à l'autre, ne serait-ce que pour le divertir:
La vanité, le plaisir de le montrer aux autres. (Pascal)
Éducation
Le contenu de cette section revient à madame Cécile Béliveau, membre du Conseil supérieur de l'Éducation, dont nous ne faisons ici que reprendre les propos. Elle commença par nous rappeler les recherches en psychologie de l'apprentissage par les médias qui ont eu cours dans les années 70. La thèse de Gabriel Salomon était que la fonction crée l'organe. En d'autres termes, on a compris que les médias transmettaient non seulement de l'information ou du contenu mais également, par leurs modes de présentation privilégiant certains systèmes de symboles particuliers, tributaires des possibilités mêmes des techniques médiatiques, qu'ils faisaient faire des apprentissages au niveau de la compréhension de l'appréhension. On a compris que les médias modifiaient les façons d'apprendre.
Les jeunes ayant regardé la télévision développent des façons d'apprendre par l'image qui sont différentes des façons d'apprendre par le texte, de manière essentiellement linéaire. Et cette caractéristique leur reste, quoi qu'on fasse. Cette nouvelle façon d'apprendre est beaucoup plus intuitive que linéaire. C'est une mosaïque. Elle est plus superficielle, moins rationnelle. Pourtant, elle offre beaucoup d'entrées, est très diversifiée et les enfants arrivent à l'école avec un bagage de connaissances qu'ils ont acquises par les images télévisuelles. Cette apparente richesse pose un problème aux enfants et à ceux qui ont pour tâche de les éduquer. Car on leur propose d'adopter un système complètement parallèle à celui qu'ils connaissent déjà; ils n'ont pas beaucoup d'intérêt pour le système d'écriture linéaire et l'approche rationnelle. Leur peu d'affinités avec cette approche serait la principale cause des échecs d'écriture et de lecture, avant l'incompétence des professeur et la rigidité des structures. Le problème est qu'on communique avec les enfants d'autrefois, non avec les enfants actuels, qui ont une manière d'apprendre nouvelle, par imprégnation et conditionnement. L'enfant qui a regardé la télévision a appris à apprendre au moyen des symboles propres à la télévision. On peut bien dire que cet apprentissage est carencé par rapport à la nécessité où se trouve tout être humain de se structurer, mais il faut surtout être conscients de la nouvelle donne, prendre en compte les nouveaux savoirs qui arrivent par ces canaux, modifiant la façon d'apprendre. Et s'y adapter.
Il faut créer un pont entre la nouvelle façon d'apprendre des enfants de la télévision sous toutes ses formes et la manière rationnelle, qui permet un apprentissage abstrait. On sait qu'il est difficile de passer de l'apprentissage des images à l'apprentissage abstrait. L'enfant part d'un apprentissage émotif qu'il doit aussi apprendre à structurer en parlant. C'est là une tâche intérieure aussi bien qu'extérieure, que les enfants doivent exécuter pour arriver à la pensée abstraite, au niveau où nous désirons les amener dans les écoles. Le monde intérieur des enfants grouille de rêves. Si on met fin au rêve d'un enfant de huit ou dix ans en lui imposant directement le niveau rationnel, au lieu de partir de son expérience, il est presque sûr qu'on aura une forme ou une autre d'échec. Si, au contraire, on part de ce que l'enfant ressent, voit et peut raconter, on observe qu'il raconte comme l'image (qui vaut cent mots). Si on l'écoute vraiment, on finit par comprendre comment il apprend.
Outre la nécessité de faire le pont avec les apprentissages traditionnels de l'école, il faut donc rappeler que nous sommes entrés dans une culture nouvelle. Cette culture technologique aura ses œuvres, comme Yan Barcelo l'a démontré avec brio. Il faut donc, tout en faisant le pont avec l'ancienne culture, initier à la nouvelle. On pourrait par exemple initier à la lecture filmique à base d'images en mouvement en relation avec le son comme on initie à la littérature et pour la même raison: parce qu'on a affaire à des oeuvres.
La difficulté est qu'on a coutume de penser que lorsqu'on passe à la lecture et à l'écriture, on passe au décodage, alors que l'image se laisserait comprendre tout de suite. Oui, mais à quel niveau est-elle alors saisie? Si on propose du visionnement de films à de jeunes enfants, on réalise vite qu'ils comprennent toujours au premier niveau. C'est comme savoir lire quand on n'apprend pas à lire dans les écoles. Or savoir lire n'importe quel texte imprimé ou filmique, c'est toujours aller plus loin, comprendre les intentions d'écriture, faire une appropriation personnelle. Qu'il s'agisse d'un texte écrit ou filmique, on apprend ainsi à lire, à développer sa pensée critique, à faire des synthèses, de l'analyse, etc. Or c'est là ce que les écoles n'admettent pas encore, car on ne parle plus seulement de l'écriture d'imprimerie. C'est une écriture complexe qui exigera un important travail de recyclage de la part des enseignants. On doit savoir beaucoup de choses pour pouvoir enseigner une écriture filmique, l'image, l'image en mouvement, etc. Or pour l'instant, l'école continue à faire l'éducation des enfants comme si la culture de l'imprimé était toujours seule à régner.
Recommandations
La notion d'originalité devrait être revue en fonction d'objectifs culturels et sociaux. Il faut renforcer la loi sur la protection du droit d'auteur, en protégeant ce qui a un fond et non ce qui n'en a pas. On aurait là une manière de contourner le débat sur la liberté d'expression sur Internet: au lieu de parler de censure, on pourrait parler d'originalité. On aurait là une nouvelle manière de lutter contre l'implosion de la culture par surabondance de liberté insignifiante.
On pourrait également penser à une Charte des droits, devoirs et responsabilités sur les inforoutes qui serait l'équivalent d'un code de déontologie.
Qu'on cesse de permettre la publicité à l'école. Que le monde des affaires réunisse les meilleurs professeurs et que ce groupe s'empresse de faire des propositions pour réformer l'éducation.
Documents
Du divertissement à la culture
Présentation
La question cruciale en ce moment, tant sur le plan politique et économique que sur le plan moral et intellectuel, est celle de l'invasion de la sphère de la culture par les industries du divertissement. Dans le cadre des ententes commerciales, les négociateurs américains s'opposent aux mesures protectionnistes du Québec ou du Canada sous prétexte que ce qui est appelé culture appartient au domaine du divertissement.
D'autre part, nous savons maintenant, par les analyses d'Ellul et de Cérézuelle sur la propagande sociologique et par celles de Nelson Thall sur l'influence subliminale et totalitaire de l'industrie du divertissement, que là se trouve le plus grand danger pour toutes les cultures du monde.
Nous proposons quelques textes pour lancer la discussion, soit celui de Pascal sur le divertissement, un extrait de l'historien américain Daniel J. Boorstin sur la disparition des héros nés du peuple, un article inédit de Nelson Thall, l'héritier spirituel de McLuhan, sur les effets de la technologie sur l'esprit humain, et un texte de Simone Weil sur la nécessité pour l'art de trouver un écho. (Jacques Dufresne)
Simone Weil
Extrait de La pesanteur et la grâce, Plon, 1948
L'art n'a pas d'avenir immédiat parce que tout art est collectif et qu'il n'y a plus de vie collective (il n'y a que des collectivités mortes), et aussi à cause de cette rupture du pacte véritable entre le corps et l'âme. L'art grec a coïncidé avec les débuts de la géométrie et avec l'athlétisme, l'art du Moyen Âge avec l'artisanat, l'art de la Renaissance avec les débuts de la mécanique, etc. Depuis 1914, il y a une coupure complète. La comédie même est à peu près impossible: il n'y a place que pour la satire (quand a-t-il été plus facile de comprendre Juvénal)? L'art ne pourra renaître que du sein de la grande anarchie - épique sans doute, parce que le malheur aura simplifié bien des choses... Il est donc bien inutile de ta part d'envier Vinci ou Bach. La grandeur, de nos jours, doit prendre d'autres voies. Elle ne peut d'ailleurs être que solitaire, obscure et sans écho... (or, pas d'art sans écho).
Pascal
Pensées, Classiques Garnier, 1960
Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.
139. - Divertissement. - Quand je m'y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s'exposent, dans la cour, dans la guerre, d'où naissent tant de querelles, de passions, d'entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j'ai découvert que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s'il savait demeurer chez soi avec plaisir, n'en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d'une place. On n'achètera une charge à l'armée si cher, que parce qu'on trouverait insupportable de ne bouger de la ville; et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu'on ne peut demeurer chez soi avec plaisir.
Mais quand j'ai pensé de plus près, et qu'après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j'ai voulu en découvrir la raison, j'ai trouvé qu'il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près.
Quelque condition qu'on se figure, si on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde; et cependant, qu'on s'en imagine [un] accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher, s'il est sans divertissement, et qu'on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu'il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point, il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables; de sorte que, s'il est sans ce qu'on appelle divertissement, le voilà malheureux, et [plus] malheureux que le moindre de ses sujets, qui joue et qui se divertit.
De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois sont si recherchés. Ce n'est pas qu'il y ait en effet du bonheur ni qu'on s'imagine que la vraie béatitude soit d'avoir l'argent qu'on peut gagner au jeu, ou dans le lièvre qu'on court : on n'en voudrait pas, s'il était offert. Ce n'est pas cet usage mol et paisible, et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition, qu'on recherche, ni les dangers de la guerre, ni la peine des emplois, mais c'est le tracas qui nous détourne d'y penser et nous divertit.
De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement; de là vient que la prison est un supplice si horrible; de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. Et c'est enfin le plus grand sujet de félicité de la condition des rois, de [ce] qu'on essaie sans cesse à les divertir et à leur procurer toute sorte de plaisirs.
Le roi est environné de gens qui ne pensent qu'à divertir le roi, et l'empêcher de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu'il est, s'il y pense.
Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui font sur cela les philosophes, et qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un lièvre qu'ils ne voudraient pas avoir acheté, ne connaissent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue de la mort et des misères, mais la chasse - qui nous en détourne - nous en garantit.
Le conseil qu'on donnait à Pyrrhus, de prendre le repos qu'il allait chercher par tant de fatigues, recevait bien des difficultés.
Dire à un homme qu'il vive en repos, c'est lui dire qu'il vive heureux; c'est lui conseiller d'avoir une condition tout heureuse et laquelle il puisse considérer à loisir, sans y trouver sujet d'affliction; c'est lui conseiller... Ce n'est donc pas entendre la nature.
Aussi les hommes qui sentent naturellement leur condition n'évitent rien tant que le repos: il n'y a rien qu'ils ne fassent pour chercher le trouble. Ce n'est pas qu'ils n'aient un instinct qui leur fait connaître que la vraie béatitude... La vanité, le plaisir de le montrer aux autres.
Ainsi on se prend mal pour les blâmer; leur faute n'est pas en ce qu'ils cherchent le tumulte, s'ils ne le cherchaient que comme un divertissement; mais le mal est qu'ils le recherchent comme si la possession des choses qu'ils recherchent les devait rendre véritablement heureux, et c'est en quoi on a raison d'accuser leur recherche de vanité; de sorte qu'en tout cela et ceux qui blâment et ceux qui sont blâmés n'entendent la véritable nature de l'homme.
Et ainsi, quand on leur reproche que ce qu'ils recherchent avec tant d'ardeur ne saurait les satisfaire, s'ils répondaient, comme ils devraient le faire s'ils y pensaient bien, qu'ils ne recherchent en cela qu'une occupation violente et impétueuse qui les détourne de penser à soi, et que c'est pour cela qu'ils se proposent un objet attirant qui les charme et les attire avec ardeur, ils laisseraient leurs adversaires sans répartie. Mais ils ne répondent pas cela, parce qu'ils ne se connaissent pas eux-mêmes. Ils ne savent pas que ce n'est que la chasse, et non pas la prise, qu'ils recherchent. [...]
Ils s'imaginent que, s'ils avaient obtenu cette charge, ils se reposeraient ensuite avec plaisir, et ne sentent pas la nature insatiable de leur cupidité. Ils croient chercher sincèrement le repos, et ne cherchent en effet que l'agitation.
Ils ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l'occupation au dehors, qui vient du ressentiment de leurs misères continuelles; et ils ont un autre instinct secret, qui reste de la grandeur de notre première nature, qui leur fait connaître que le bonheur n'est en effet que dans le repos, et non pas dans le tumulte; et de ces deux instincts contraires, il se forme en eux un projet confus, qui se cache à leur vue dans le fond de leur âme, qui les porte à tendre au repos par l'agitation, et à se figurer toujours que la satisfaction qu'ils n'ont point leur arrivera, si, en surmontant quelques difficultés qu'ils envisagent, ils peuvent s'ouvrir par là la porte au repos.
Ainsi s'écoule toute la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles; et si on les a surmontés, le repos devient insupportable; car, ou l'on pense aux misères qu'on a, ou à celles qui nous menacent. Et quand on se verrait même assez à l'abri de toutes parts, l'ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir du fond du cœur, où il a des racines naturelles, et de remplir l'esprit de son venin.
Ainsi l'homme est si malheureux, qu'il s'ennuierait même sans aucune cause d'ennui, par l'état propre de sa complexion; et il est si vain, qu'étant plein de mille causes essentielles d'ennui, la moindre chose, comme un billard et une balle qu'il pousse, suffisent pour le divertir.
- Mais, direz-vous, quel objet a-t-il en tout cela ? - Celui de se vanter demain entre ses amis de ce qu'il a mieux joué qu'un autre. Ainsi, les uns suent dans leur cabinet pour montrer aux savants qu'ils ont résolu une question d'algèbre qu'on n'aurait pu trouver jusques ici, et tant d'autres s'exposent aux derniers périls pour se vanter ensuite d'une place qu'ils auront prise, et aussi sottement à mon gré; et enfin les autres se tuent pour remarquer toutes ces choses, non pas pour en devenir plus sages, mais seulement pour montrer qu'ils les savent, et ceux-là sont les plus sots de la bande, puisqu'ils le sont avec connaissance, au lieu qu'on peut penser des autres qu'ils ne le seraient plus, s'ils avaient cette connaissance.
Tel homme passe sa vie sans ennui en jouant tous les jours peu de chose. Donnez-lui tous les matins l'argent qu'il peut gagner chaque jour, à la charge qu'il ne joue point: vous le rendez malheureux. On dira peut-être que c'est qu'il recherche l'amusement du jeu, et non pas le gain. Faites-le donc jouer pour rien, il ne s'y échauffera pas et s'y ennuiera. Ce n'est donc pas l'amusement seul qu'il recherche: un amusement languissant et sans passion l'ennuiera. Il faut qu'il s'y échauffe et qu'il se pipe lui-même, en s'imaginant qu'il serait heureux de gagner ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui donnât à condition de ne point jouer, afin qu'il se forme un sujet de passion, et qu'il excite sur cela son désir, sa colère, sa crainte, pour l'objet qu'il s'est formé, comme les enfants qui s'effrayent du visage qu'ils ont barbouillé.
D'où vient que cet homme qui a perdu depuis peu de mois son fils unique, et qui, accablé de procès et de querelles, était ce matin si troublé, n'y pense plus maintenant? Ne vous en étonnez point: il est tout occupé à voir par où passera ce sanglier que les chiens poursuivent avec tant d'ardeur, depuis six heures. Il n'en faut pas davantage. L'homme, quelque plein de tristesse qu'il soit, si on peut gagner sur lui de le faire entrer en quelque divertissement, le voilà heureux pendant ce temps-là; et l'homme, quelque heureux qu'il soit, s'il n'est diverti et occupé par quelque passion ou quelque amusement qui empêche l'ennui de se répandre, sera bientôt chagrin et malheureux. Sans divertissement, il n'y a point de joie; avec le divertissement, il n'y a point de tristesse. Et c'est aussi ce qui forme le bonheur des personnes de grande condition, qu'ils ont un nombre de personnes qui les divertissent, et qu'ils ont le pouvoir de se maintenir en cet état.
143. -Divertissement. - On charge les hommes, dès l'enfance, du soin de leur honneur, de leur bien, de leurs amis, et encore du bien et de l'honneur de leurs amis. On les accable d'affaires, de l'apprentissage des langues et d'exercices, et on leur fait entendre qu'ils ne sauraient être heureux sans que leur santé, leur honneur, leur fortune et celle de leurs amis soient en bon état, et qu'une seule chose qui manque les rendrait malheureux. Ainsi on leur donne des charges et des affaires qui les font tracasser dès la pointe du jour. -Voilà, direz-vous, une étrange manière de les rendre heureux! Que pourrait-on faire de mieux pour les rendre malheureux ? -Comment! ce qu'on pourrait faire? Il ne faudrait que leur ôter tous ces soins; car alors ils se verraient, ils penseraient à ce qu'ils sont, d'où ils viennent, où ils vont; et ainsi on ne peut trop les occuper et les détourner. Et c'est pourquoi, après leur avoir tant préparé d'affaires, s'ils ont quelque temps de relâche, on leur conseille de l'employer à se divertir, à jouer, et à s'occuper toujours tout entiers.
Daniel J. Boorstin
Extrait de L'Image, Collection 10 18, 1971
Le divertissement est à la masse ce que la culture est au peuple. Les peuples chantaient. Les masses écoutent la musique des autres. Les peuples enfantaient leurs héros. Les masses créent (ou subissent) les célébrités. Dans ce texte, l'auteur montre à quel point la notion de héros s'est transformée en passant du peuple à la masse, de l'aristocratie à la démocratie!
Le type du héros traditionnel recouvrait des personnages aussi divers que Moïse, Ulysse, Énée, Jésus, César, Mahomet, Jeanne d'Arc, Shakespeare, Washington, Napoléon et Lincoln [...] De Platon à Carlyle, ce culte du héros constitua souvent le dogme de l'antidémocratie. L'aristocratie, même sous la forme atténuée et décadente qu'elle revêt encore aujourd'hui en Grande-Bretagne favorise naturellement la croyance en des héros [...] Dans notre conscience toujours plus encombrée, le héros perd chaque année un peu de sa signification [...] Le héros, comme l'événement spontané, disparaît dans les embarras de circulation provoqués par les pseudo-événements.
Ainsi les héros du passé s'évaporent sous nos yeux, ou sont ensevelis hors de notre vue. Sauf peut-être en temps de guerre, nous éprouvons désormais quelque difficulté à produire de nouveaux héros pour remplacer les anciens.
Nous nous sommes forgé des difficultés toutes particulières en progressant dans les do-maines de la science, de la technique et de la sociologie à un rythme fantastique. Les hauts faits de notre époque se réalisent actuellement sur des frontière peu intelligibles. Lorsque autrefois l'héroïsme se manifestait surtout sur un champ de bataille ou en champ clos, chacun pouvait comprendre l'acte héroïque. Il était aisé de reconnaître le droit du martyr à notre admiration, ou celui de Barbe-Bleue à exciter notre horreur. Jusqu'au moment d'inventions décisives comme la lampe à incandescence, la machine à vapeur, le télégraphe ou l'automobile, tout un chacun comprenait facilement l'exploit du grand homme. Mais de nos jours cela n'est plus vrai alors que l'héroïsme se manifeste au laboratoire, au milieu des cyclotrons et des betatrons dont les noms à eux seuls symbolisent pour le public le mystère scientifique. Même les aventures spatiales les mieux orchestrées et les plus dramatiques sont à la limite de notre compréhension. De rares exceptions subsistent comme, bien sûr, le docteur Albert Schweitzer ou le docteur Tom Dooley. Mais ils ne font que souligner le fait que l'héroïsme intelligible est désormais l'apanage presque exclusif de la sainteté ou du martyre; et là aucun progrès n'a été fait depuis des millénaires. Dans les grands domaines du progrès humain, la science, la technique et la sociologie, nos courageux pionniers du vingtième siècle œuvrent dans une zone marginale située immédiatement au-delà de notre compréhension. Cela a toujours été vrai dans une certaine mesure; le travail de réflexion des grands penseurs a rarement été plus qu'à demi compréhensible au profane. Jamais cependant autant qu'aujourd'hui.
Malgré toute l'ingéniosité et la conscience déployées par les journalistes scientifiques (qui forment à présent une catégorie professionnelle distincte) nos inventeurs, nos découvreurs restent dans la pénombre. Tous les dix ans, l'éducation du public accentue son retard sur la technique. Les Principia Mathematica de Sir Isaac Newton furent présentés à un public de "dames et gentilshommes" qui purent ainsi prendre connaissance, assez sommairement il est vrai, du sujet qu'il y traitait. Mais combien de conférenciers "vulgarisateurs" ont expliqué - même de la façon la plus sommaire - la théorie d'Einstein sur la relativité? Ce qui nous intéresse surtout à présent est le caractère mystérieux des récentes découvertes. De fantastiques possibilités absorbent notre imagination sans mettre notre compréhension à l'épreuve. Nous acclamons les vols de Youri Gagarine ou d'Alan Shepard sans en saisir pleinement le sens.
Dans d'autres domaines que le domaine scientifique, les frontières ne sont pas faciles à comprendre. Il est probable que la plupart des fidèles pouvaient apprécier la beauté d'une fresque de Cimabué ou de Giotto; combien de New-Yorkais sont-ils capables de comprendre un Jack Pollock ou un Rothko?
Nos écrivains les plus adulés sont ésotériques. Combien de lecteurs se trouvent-ils à l'aise dans les livres de Joyce, comme Ulysse ou Finnegan's Wake? Nos littérateurs les mieux en cour ne sont qu'à demi compréhensibles à la majorité des gens cultivés. Combien d'entre eux saisissent vraiment ce qu'écrit T.S. Eliot, William Faulkner, Saint-John Perse ou Quasimodo? Nos grands créateurs livrent combat dans un paysage dont nous ignorons la carte, avec des armes que nous ne comprenons pas, contre des adversaires qui nous paraissent irréels. Comment pourrions-nous en faire nos héros?
À mesure que se développe le travail de groupe en matière scientifique, littéraire, sociologique, nous éprouvons des difficultés croissantes à isoler un héros particulier pour en faire l'objet de notre admiration. La première réaction nucléaire en chaîne (qui rendit possible la création de la bombe et de l'énergie atomiques) fut le fruit d'une gigantesque organisation, dispersée sur l'ensemble du pays. Qui donc était le héros de cette entreprise? Était-ce Einstein, puisque sans la hardiesse de sa théorie on n'aurait pu concevoir l'expérience? Était-ce le général Grove? Ou Enrico Fermi? Du reste, en sociologie également les entreprises de recherche sont devenues des programmes scientifiques. L'étude monumentale An American Dilemma, publiée à propos de la démocratie noire et américaine sous l'égide de la Carnegie Corporation West n'est que la synthèse de douzaines d'études menées à la fois par des individus et par des équipes de chercheurs. Gunnar Myrdal, responsable du projet et auteur principal de l'ouvrage, y joua à peu près le rôle du président du conseil d'administration d'une grande société. On admet d'ordinaire que la prose qui atteint le plus de lecteurs aux États-Unis est le fruit d'un travail de groupe, qu'il s'agisse de prose politique ou de littérature publicitaire. Si l'on admire le candidat qui prononce un éloquent discours pendant sa campagne électorale, c'est qu'il a su réunir et diriger une bonne équipe de rédacteurs spécialisés. Nous ne pouvons lire aucun livre d'un politicien, même son autobiographie ou ses mémoires intimes, sans être obligés d'évoquer les "nègres" qui l'ont rédigé pour lui.
En un mot, nous assistons aux États-Unis au déclin du "peuple" et à l'avènement de la "masse". Le peuple, généralement illettré, était à sa manière un libre créateur. Sa création propre était faite de mots prononcés, de gestes, de chants: folklore, chanson et danse folkloriques. Le peuple s'exprimait, et sa voix est encore recueillie par les érudits, les ethnographes et les patriotes. Mais la masse, dans notre univers de diffusion et de circulation massives, est la cible au lieu d'être la flèche. Elle est l'oreille, non la voix. La masse, c'est ce que les autres veulent atteindre par l'écriture, la photo, l'image et le son. Si le peuple créait des héros, la masse ne peut que se mettre en quête de leur présence et de leur voix. Elle attend qu'on lui montre, qu'on lui dise quelque chose. Notre société, à laquelle s'applique si malaisément la notion soviétique de "masses", reste cependant gouvernée par notre idée propre de la masse. Le peuple disposait de l'univers qu'il s'était construit: tout un monde de géants et de nains, de magiciens et de sorcières. Les masses vivent dans l'univers imaginaire - mais combien différent - des pseudo-événements. Les mots, les images qui atteignent les masses enlèvent leur magie aux grands noms dans le processus même de leur évocation.
Notre époque a inventé une nouvelle sorte d'excellence, qui caractérise notre culture et notre siècle comme la divinité des dieux grecs caractérisait le sixième siècle avant Jésus-Christ ou comme la chevalerie et l'amour courtois étaient typiques du Moyen Âge. Elle n'a pas tout à fait réussi à éliminer de notre conscience l'héroïsme, la sainteté ni le martyre. Mais à chaque décennie elle tend à les éclipser davantage. Toutes les formes précédentes de grandeur ne survivent désormais que dans l'ombre de cette forme d'excellence qui a nom "célébrité".
Ce mot, venu du latin (celebritas, "multitude" ou "renommée" et de l'adjectif celeber, "fréquenté", "populeux" ou "célèbre"), ne s'appliquait pas au début à des personnes mais à leur condition; d'après I'Oxford English Dictionary, la célébrité est "la condition de celui dont on parle beaucoup; la notoriété, la renommée". Dans cette acception, son usage remonte au moins au début du dix-septième siècle. Même alors, ce terme avait un sens plus faible que "gloire" ou que "renommée". Matthew Arnold observait par exemple au dix-neuvième siècle que si les disciples du philosophe Spinoza jouissaient d'une certaine "célébrité", Spinoza, lui, avait "la gloire".
Pour nous cependant, "célébrité" désigne d'abord une personne: une "personne célèbre". Il est significatif que le terme ait été utilisé en ce sens depuis le début de la Révolution Graphique, puisqu'on en trouve l'exemple le plus ancien vers 1850. Emerson parlait des "célébrités de la fortune et de la mode" en 1848. Les dictionnaires américains définissent actuellement une célébrité comme "une personne célèbre ou à qui on fait beaucoup de publicité".
Dans ce sens moderne bien particulier, la célébrité n'avait pu exister auparavant, ni en Amérique avant la Révolution Graphique. La célébrité est une personne connue pour être bien connue.
Note [...] Si nous étudions les notices biographiques du Saturday Evening Post et du Collier's (aujourd'hui disparu) entre 1901 et 1914, nous découvrons que 74% des personnages présentés sont des politiciens, des hommes d'affaires ou des hommes de métier. Vers 1922 au contraire, plus de la moitié de ces notices décrivent des gens du spectacle. Même parmi eux, une proportion de plus en plus faible représente les arts dits "sérieux" - littérature, beaux-arts, musique, danse et théâtre, tandis que croît la place des vedettes de divertissements plus légers, des sports et des boîtes de nuit, pour atteindre ces dernières années la presque totalité des biographies.
Nelson Thall
L'impact de l'évolution des technologies sur l'esprit humain
Document préparé par Nelson Thall, directeur scientifique, The Marshall McLuhan Center for Media Sciences, pour le séminaire organisé par L'Agora à l'automne 1997 sur L'identité culturelle et les Nouvelles Techniques de Communication et d'Information.
Alors qu'il était étudiant en Europe, McLuhan s'est aperçu que la raison pour laquelle les écoles européennes passaient constamment de la rhétorique à la logique ou à la grammaire, de l'époque de Cicéron à l'Angleterre élisabéthaine, découlait directement de l'évolution du mode de communication dominant, de l'oral au manuscrit, puis à l'imprimé. Par la suite, alors qu'il était professeur d'anglais en Amérique du Nord, McLuhan a commencé à mettre en lumière les effets de la publicité et des formes d'art populaire en tant que créateurs de la culture courante. Alors que d'autres chercheurs se concentraient sur la logique de la programmation des médias, McLuhan s'est mis à inventorier les résultats et à s'en servir comme indices soulignant la grammaire unique des langages utilisés par les médias, d'hier à aujourd'hui. Comme Cicéron, il étudiait la rhétorique, c'est-à-dire les moyens utilisés par les médias afin d'amener les gens à modifier leurs prémisses. McLuhan a laissé la recherche de la maturité logique aux concepteurs de la théorie de la communication et de la transmission, et il a laissé le soin de faire l'inutile mieux que jamais aux programmeurs informatiques, pour s'intéresser plutôt à la recherche de la maturité humaine par la formation de la perception, afin de découvrir les lois régissant les médias dans le procédé de transformation de la communication. Il ne s'agissait pas pour lui d'étudier quelque chose comme le calcul du flot de mazout dans un pipeline, mais bien les conséquences psychologiques et sociales des nouvelles technologies.
Dans le domaine de la communication humaine, il n'existe ni médias neutres, ni purs observateurs. En d'autres termes, il n'y a pas de "faits non altérés" puisque les faits, comme les faux, sont des artefacts: l'intention de leur concepteur peut aussi bien être d'éclairer que de confondre. L'usager constitue toujours le contenu du moyen d'expression, quel qu'il soit, et le programme est toujours un autre moyen d'expression (qu'on pense aux films ou aux pièces de théâtre à la télévision, aux dialogues ou à la musique radiophoniques). Pour comprendre la grammaire ou les lois de tout moyen d'expression, il faut apprendre à prévoir les effets d'une distorsion perceptive de l'ouïe ou de la vision sur le mode d'expression propre à notre pensée. Cette distorsion est déterminée par la dominance relative des modes de communication écrits et non écrits dans le contexte culturel où nous vivons. Si le programme est affecté par une distorsion conceptuelle due à nos "valeurs" personnelles ou une philosophie abstraite, il n'aura pour effet que de capter ou de perdre l'attention de notre auditoire pour le moyen d'expression en question. La raison précise en est que le programme visible constitue toujours un autre moyen d'expression.
Ainsi, l'éclairage électrique a créé un ensemble complet de services bons et mauvais, comme les services utilisant l'électricité, les équipements électrifiés, et les utilisateurs d'électricité constituent son message. Chaque usager apporte sa propre interprétation de ce que le moyen d'expression transmet. Toutefois, le programme, que ce soit dans la signalisation routière ou dans la publicité, constitue un autre moyen d'expression. Il y a encore des classificateurs qui exigent une réponse claire et sans équivoque (oui ou non) à la question de savoir si un moyen d'expression particulier comme la radio, par exemple, est "bon" ou "mauvais" ou même si les préceptes sont meilleurs que les concepts et inversement. Toutefois, lorsque des médias comme l'écriture, l'impression et les satellites modifient tout, les conséquences sont trop importantes pour qu'une classification puisse en rendre compte. On pourrait alors être tenté de se demander si la privation de médias anciens tels que la terre, l'air, le feu ou l'eau aurait pour effet de démontrer à ces classificateurs le résultat de leur propre pensée, soit l'incapacité totale de comprendre les médias. Comme l'a déjà souligné Robert Benckley, "Il y a deux catégories de gens dans le monde: ceux qui divisent le monde en deux catégories et ceux qui ne le font pas". D'un côté, on a ceux qui soutiennent que toute innovation est bonne et qu'on ne peut arrêter le "progrès", quelles qu'en soient les conséquences psychologiques et sociales. D'un autre coté, certains peuvent, à la manière de Lewis Carrol, prendre du recul par rapport à leur propre pensée, cherchant à déterminer ce qui est en charge de ce moyen d'expression et de tout autre. Ils savent de quelle quantité d'un moyen d'expression (comme l'alcool ou la télévision, cette drogue électrique) ils ont besoin.
Avec l'invention du télégraphe, débute pour l'homme occidental l'extériorisation de son système nerveux. On sait que les inventions antérieures étaient aussi des prolongements d'organes corporels: la roue est une extériorisation du pied, les remparts de la ville sont une extériorisation collective de la peau. Les médias électroniques, quant à eux, sont un prolongement du système nerveux central, un champ global et simultané. Depuis l'invention du télégraphe, nous avons étendu nos cerveaux et nos systèmes nerveux à l'échelle du monde; avec pour résultat que l'ère électronique vit un inconfort total, comme si les humains avaient la sensation d'avoir un crâne interne et un cerveau externe. Nous sommes devenus singulièrement vulnérables. Le télégraphe commercial a été instauré aux États-Unis l'année où Kierkegaard publiait Le concept d'angoisse, soit en 1844.
Tel Narcisse amoureux d'une extériorisation (d'une projection ou d'un prolongement) de lui-même, l'homme contemporain tombe en amour avec le dernier gadget, la dernière trouvaille, qui ne sont en fait que des prolongements de son propre corps. Lorsque nous conduisons une automobile ou lorsque nous regardons la télévision, nous avons tendance à oublier que nous n'avons affaire qu'à des extensions de parties de nous-mêmes. Or nous sommes les servomécanismes de nos inventions, lorsque nous leur répondons de la manière immédiate et mécanique qu'elles exigent. La morale du mythe de Narcisse n'est pas que les gens ont tendance à s'identifier à leur propre image, mais plutôt qu'ils s'identifient sans le savoir à des prolongements d'eux-mêmes. Ceci donne, je crois, une image assez réaliste de l'ensemble de nos technologies, et nous amène vers un sujet clé: l'idolâtrie de la technologie dans un climat de torpeur psychologique.
Chaque génération précédant de peu des changements massifs semblera, aux observateurs ultérieurs, ne pas avoir été consciente de l'événement qui était sur le point de se produire. Il est toutefois nécessaire de réaliser que les technologies ont la capacité d'isoler les sens, ce qui leur permet d'hypnotiser la société. La formule de l'hypnose est la suivante: "un sens à la fois". Nos sens ne sont pas des systèmes fermés; ils sont plutôt inlassablement traduits les uns dans les autres pour former l'expérience que nous appelons "conscience". Or nos sens prolongés, outils ou technologies, ont jusqu'à maintenant été des systèmes fermés incapables d'interagir. Chaque nouvelle technologie diminue l'interaction des sens et la conscience pour la région qu'elle dessert; il en résulte une sorte d'identification entre l'observateur et l'objet. Cette conformité entre l'observateur et la nouvelle forme ou structure fait que les personnes qui se trouvent au cœur d'une révolution sont en même temps celles qui en savent le moins à propos de sa dynamique. Dans de telles situations, les gens ont facilement l'impression que l'avenir amènera une version élargie ou grandement améliorée du passé immédiat.
Les nouvelles technologies électroniques, quant à elles, ne sont pas des systèmes fermés. En tant que prolongements du système nerveux central, elles traitent précisément de la conscience, de l'interaction et du dialogue. À l'ère électronique, l'instantanéité et la coexistence de nos instruments technologiques a engendré une crise sans précédent dans l'histoire de l'homme. Nos facultés et nos sens prolongés constituent maintenant un champ d'expérience unique qui requiert le développent d'une conscience collective comparable au système nerveux central. La fragmentation et la spécialisation, caractéristiques de la mécanique, sont absentes. Dans la mesure où nous ne sommes pas conscients de la nature des nouvelles formes électroniques, nous en sommes les instruments. Comme exemple de la façon dont une nouvelle technologie peut transformer les institutions et les modes de procédures, voici un extrait du témoignage d'Albert Speer, ministre allemand de l'armement en 1942, au procès de Nuremberg:
Le téléphone, le téléscripteur et la T.S.F. ont rendu possible la communication directe des ordres du plus haut niveau au plus bas, où, en raison de l'autorité absolue dont ils étaient empreints, ils étaient suivis à la lettre; ils ont établi un lien direct entre les nombreux bureaux et centres de commandement et le pouvoir suprême, de qui ils recevaient leurs ordres lugubres sans aucun intermédiaire; ils ont permis la surveillance générale des citoyens et le haut degré de discrétion entourant les activités criminelles. Pour l'observateur extérieur, cette machine gouvernementale aurait pu ressembler à la confusion chaotique, en apparence, des lignes d'un centre téléphonique; toutefois, comme ce dernier, elle pouvait être contrôlée et dirigée à partir d'une source centrale. Les anciennes dictatures exigent des collaborateurs de haute qualité même aux niveaux de commandement les plus bas, des hommes pouvant penser et agir de façon indépendante. À l'ère des techniques modernes, les systèmes autoritaires n'ont plus besoin de tels hommes. Les moyens de communication permettent, à eux seuls, de mécaniser le commandement subalterne. Ainsi se développe un nouveau genre: l'exécutant aveugle.
La télévision et la radio sont d'immenses extensions de nous-mêmes qui nous permettent de participer à la vie de tous les autres hommes, comme le langage le permet. Toutefois, les modes de participation sont partie intégrante de la technologie et ces nouveaux langages ont leurs propres grammaires.
Les façons de penser imposées par la culture électronique sont très différentes de celles qu'entretient la culture de l'imprimé. Depuis la Renaissance, la plupart des méthodes et des procédures ont fortement tendance à mettre l'accent sur l'organisation visuelle et la mise en pratique de la connaissance. Les hypothèses latentes engendrées par la segmentation typographique se manifestent dans la fragmentation des arts et la spécialisation des tâches sociales. L'alphabétisation entraîne la linéarité, une conscience et un mode de procédure de style "une chose à la fois". Il en découle la ligne de montage et l'ordre de combat, la hiérarchie administrative et la départementalisation du décorum scolaire. Gutenberg nous a donné l'analyse et l'explosion. En fragmentant le champ de la perception et en décortiquant l'information en unités statiques, nous avons accompli des merveilles.
Les médias électroniques procèdent toutefois différemment. La télévision, la radio et les journaux (à l'époque où ces derniers étaient liés au télégraphe) occupent l'espace auditif, c'est-à-dire la sphère des relations simultanées engendrées par l'action d'entendre. Nous entendons de toutes les directions à la fois; ceci crée un espace unique qui ne peut être visualisé. La simultanéité de l'espace auditif est exactement le contraire de la linéarité, du fait de prendre une chose à la fois. Il est très étonnant d'apprendre que la mosaïque d'une page de journal possède une structure de base "auditive". Chaque organisation dont les composants coexistent sans lien ou branchement direct (créant ainsi un champ de relations simultanées) est auditive, même si certains de ses aspects sont visibles. Les articles de nouvelles et les publicités qui se trouvent sous l'en-tête d'un journal ne sont reliés que par cette en-tête. Ils n'ont aucun lien logique ou autre. Ils forment cependant une mosaïque ou une image composite dont les parties s'interpénètrent. Ce type d'ordre tend aussi à exister au sein d'une ville ou d'une culture. Il s'agit d'un type d'unité orchestrale et résonante, et non de l'unité propre au discours logique.
Le pouvoir tribalisant des nouveaux médias électroniques, la façon avec laquelle ils nous ramènent aux champs unifiés des vieilles traditions orales, à la cohésion tribale et aux schèmes de pensée pré-individualistes sont très peu compris. Nous entendons par tribalisme le sentiment de profonde appartenance à la famille, société fermée et norme de vie communautaire. L'alphabétisation et la technologie visuelle ont dissous la magie tribale par l'accent mis désormais sur la fragmentation et la spécialisation; ainsi ont-ils créé l'individu. Les médias électroniques, quant à eux, optent pour le groupe. Ils réduisent le monde de l'homme, à l'ère de la post-alphabétisation, à une tribu ou un village où tous les gens sont affectés par les mêmes choses en même temps; tout le monde sait tout sur tout ce qui se produit, au moment où cela se produit, et y participe donc. En Amérique du Nord, l'incompréhension de ces choses et le pouvoir neutralisant de la technologie réduisent les populations à l'impuissance face à la révolution en cours, celle de l'image télévisuelle, au sein de nos sens et de nos vies. Cette arnaque est comparable à ce que les Européens ont vécu dans les années 1920 et 1930, lorsque la nouvelle "image" radiophonique s'est mise à reconstituer, du jour au lendemain, le caractère tribal, depuis longtemps absent de la vie européenne. Notre monde lourdement visuel était immunisé contre l'image radiophonique, mais non contre la portée inquisitrice de la mosaïque télévisuelle.
Il serait difficile d'imaginer une confusion plus grande que celle dans laquelle nous vivons. L'alphabétisation nous a permis d'associer le champ visuel au champ auditif et de détribaliser cette partie de l'humanité que nous appelons Occident. Nous sommes engagés dans un programme accéléré de détribalisation des régions éloignées de la planète par l'implantation de notre ancienne technologie de l'imprimé, au moment même ou nous sommes retribalisés par la nouvelle technologie électronique. Tout se passe comme si nous devenions conscients de l'inconscient, en appuyant consciemment des valeurs inconscientes à l'aide d'une conscience de plus en plus éclairée.
En extériorisant notre système nerveux central, nous retrouvons un état nomade primaire. Nous ressemblons à l'homme paléolithique le plus primitif, errant une fois de plus à la surface du globe, à la différence près que nous sommes à la recherche d'informations plutôt que de nourriture. À partir de maintenant, l'information sera à la source même de la nourriture, de la richesse et de la vie. La transformation de l'information en produits pose maintenant un problème aux experts de l'automatisation, puisqu'elle n'exige plus l'extrême division des compétences et du travail humains. L'automatisation, comme nous le savons tous, rend superflue l'utilisation de personnel. Cela terrifie l'homme mécanique puisqu'il ne sait que faire de cette transition; celle-ci ne signifie toutefois que la fin du travail, purement et simplement. Le concept de travail est intimement lié à celui de spécialisation, de fonctions spécialisées et de désinvestissement; avant la spécialisation, il n'y avait pas de travail. L'homme de l'avenir ne travaillera pas (l'automatisation travaillera pour lui) mais il pourra s'investir totalement à la manière d'un peintre, d'un penseur, d'un poète. Lorsque l'homme travaille, il ne s'investit que partiellement. Il ne s'investit totalement que dans ses loisirs ou ses jeux.
À l'ère électronique, l'environnement de l'homme ne peut être que la planète, son occupation, la recherche d'informations. Par le simple fait de transmettre de l'information et d'assembler les informations les unes avec les autres, tout moyen d'expression quel qu'il soit crée de vastes richesses. La société la plus riche du monde, American Telephone and Telegraph, n'a qu'une seule fonction: la transmission d'informations. Le simple fait de discuter entre nous crée de la richesse. Tout enfant regardant la télévision devrait être rémunéré puisqu'il crée de la richesse pour la communauté. Cette richesse n'est toutefois pas monétaire. L'argent est désuet puisqu'il sert à emmagasiner travail (et le travail, comme nous l'avons constaté, est lui-même désuet). Au sein d'une société non spécialisée et sans travail, l'argent n'a aucune utilité. Nous n'avons besoin que d'une carte de crédit, qui n'est en fait que de l'information.
Lorsque de nouvelles technologies s'imposent au sein de sociétés depuis longtemps habitées par d'anciennes technologies, il en résulte des anxiétés de toutes sortes. Notre monde électronique exige maintenant un champ de conscience unifié et global; le genre de conscience personnelle que l'on retrouve chez l'homme alphabétisé peut être considéré comme une aberration insupportable dans la conscience collective exigée par la transmission électronique d'informations. Face à une telle impasse, la suspension de tout réflexe automatique semble appropriée. Je crois que les artistes, de tous les médias, sont ceux qui répondent le plus rapidement aux défis posés par les nouvelles tensions. J'aimerais aussi indiquer qu'ils nous enseignent la façon d'intégrer les nouvelles technologies à nos vies sans pour autant détruire les anciennes formes et réalisations.
Aujourd'hui, la technologie électronique augmente la rapidité avec laquelle se déroulent la vie de tous les jours et les événements quotidiens, à tel point que l'homme ordinaire ne comprend plus le monde contemporain. L'homme du XXe siècle n'est pas éveillé, mais bien somnambule. On lui a imposé un trop grand nombre de trouvailles. Celles-ci l'ont rendu inerte et inconscient. Les grands artistes des cent dernières années ont essayé de souligner ce fait de la société. L'augmentation de la rapidité des communications a engendré une crise d'identité. Elle élimine l'image même de soi. La personnalité non individuelle en est l'inévitable résultat. Quelle ironie de constater que lorsque toutes les barrières de la conscience individuelle tombent, la forme de conscience collective qui en résulte n'est qu'un rêve tribal. Les motifs d'un tel monde de rêve deviennent invisibles pour les anciens procédés de la perception. Dans ce monde de rêve, il y a des illusions électriques, des motifs de conspiration semblent apparaître aux endroits où il n'y en a pas, et disparaître aux endroits où ils existent bel et bien. Cette illusion électrique provient de la capacité de l'ordinateur de créer des environnements multiples et de rendre les murs invisibles.
Imaginez les foules comme étant faites d'argile vivante. La technologie, une fois constituée en environnement partagé, façonne cette masse d'argile. Imaginez chaque technologie en tant que signe astrologique, imprimant sa dynamique particulière. Imaginez ensuite l'interaction de chaque technologie avec toutes les autres; les motifs suggérés en deviennent presque mathématiques. Introduisez ces motifs dans un ordinateur, et voilà! Vous obtenez des algorithmes sociologiques. On programme l'apparence de votre environnement selon les désirs des gestionnaires du théâtre global sans mur. Quelqu'un d'autre crée, pour vous, la réalité. Il s'agit d'un projet de projection subliminale complet.
Tout au long de nos vies, nous recevons des messages sans en saisir le sens, ou nous comprenons intuitivement des significations complexes sans être particulièrement conscients du message véhiculé. Nous avons toujours tenu ce dernier pour la meilleure partie de l'éducation, c'est-à-dire du "conditionnement culturel". En fait, nous sommes déjà passés à l'étape suivant la projection subliminale, en permettant aux aveugles de faire l'expérience de la télévision par branchement direct sur les centres nerveux du cerveau, contournant ainsi totalement la perception physique et externe. Actuellement, nous passons rapidement d'une ère où les affaires sont au centre de la culture à une ère où c'est la culture qui est au centre des affaires. Entre ces deux pôles se trouvent les industries énormes et ambiguës du divertissement. Au fur et à mesure que les nouveaux médias dévoilent leurs pouvoirs, les industries du divertissement englobent de plus en plus l'ancienne culture des affaires. Ainsi, l'industrie télévisuelle est une partie indissociable de l'industrie publicitaire, puisqu'elle lui procure la trame dramatique de consommation pour laquelle les publicités ne font que fournir les nouvelles. Entre-temps, les jeunes sont soumis à un conditionnement total par projection subliminale d'une façon tout à fait indépendante de ce qu'ils obtiennent à l'école ou à l'université. Ce conditionnement extrêmement élargi et confus issu des nouveaux médias est encore plus efficace, puisque nous l'étiquetons à l'ancienne comme étant un "divertissement". Si nous avions la moindre stratégie en vue de préserver nos valeurs, nous procéderions sans tarder à la reformulation du divertissement en culture, le retirant ainsi de la région de projection subliminale qui lui confère un pouvoir de persuasion omnipotent et sans discernement.
Il n'y a aucune différence de résultat entre notre industrie du divertissement et les programmes asiatiques et soviétiques de lavage de cerveau. Notre dégoût est canalisé de façon irrationnelle vers l'intention délibérée de remodeler la conscience, puisque nous avons passé des siècles à concevoir des manières plus complexes et plus subtiles d'arriver aux mêmes fins. Dans son ouvrage intitulé New Lives for Old, Margaret Mead documente la révolution, de l'âge de pierre à l'âge supersonique qui s'est produite en l'espace de dix ans dans les Iles de l'Amirauté. Sa thèse est que cette révolution a été plus douce et moins corrosive en ce qui concerne le moral que si elle avait eu lieu par étapes. Nous expérimentons tous l'aliénation que vivent nos enfants, qui ont du mal à passer de nos traditions à celles de l'ère de la "réalité virtuelle". Nous continuons pourtant d'adopter le mode subliminal d'appréhension. Nous persistons à utiliser des concepts archaïques quand il s'agit de traiter et d'observer nos problèmes les plus urgents. Rappelons-nous les deux indiens Navajo qui discutaient tranquillement par signaux de fumée, lorsqu'une explosion atomique se produisit au beau milieu de l'espace qui les séparait. Plus tard, dans la conversation, l'un d'eux a transmis le commentaire suivant: "Dieu, que j'aurais aimé en avoir dit autant!"
Paul Valéry
Extrait de Oeuvres, Essais quasi politiques, La Pléiade, pp.1045-1048, 1965
Ces lignes ont été écrites entre les deux guerres; toutes les analyses auxquelles se sont livrés depuis les McLuhan, Ellul, Heidegger sur la mécanisation de l'homme, Valéry les avait déjà faites avec cette puissante lucidité qui perçait toutes les illusions.
Il arrive à l'homme moderne d'être quelquefois accablé par le nombre et la grandeur de ses moyens. Notre civilisation tend à nous rendre indispensable tout un système de merveilles issues du travail passionné et combiné d'un assez grand nombre de très grands hommes et d'une foule de petits. Chacun de nous éprouve les bienfaits, porte le poids, reçoit la somme de ce total séculaire de vérités et de recettes capitalisées. Aucun de nous n'est capable de se passer de cet énorme héritage; aucun de nous capable de le supporter. Il n'y a plus d'homme qui puisse même envisager cet ensemble écrasant. C'est pourquoi les problèmes politiques, militaires, économiques deviennent si difficiles à résoudre, les chefs si rares, les erreurs de détail si peu négligeables. On assiste à la disparition de l'homme qui pouvait être complet, comme de l'homme qui pouvait matériellement se suffire. Diminution considérable de l'autonomie, dépression du sentiment de maîtrise, accroissement correspondant de la confiance dans la collaboration, etc.
La machine gouverne. La vie humaine est rigoureusement enchaînée par elle, assujettie aux volontés terriblement exactes des mécanismes. Ces créatures des hommes sont exigeantes. Elle réagissent à présent sur leurs créateurs et les façonnent d'après elles. Il leur faut des humains bien dressés; elles en effacent peu à peu les différences et les rendent propres à leur fonctionnement régulier, à l'uniformité de leurs régimes. Elles se font donc une humanité à leur usage, presque à leur image.
Il y a une sorte de pacte entre la machine et nous-mêmes, pacte comparable à ces terribles engagements que contracte le système nerveux avec les démons subtils de la classe des toxiques. Plus la machine nous semble utile, plus elle le devient; plus elle le devient, plus nous devenons incomplets, incapables de nous en priver. [...]
Chacun de nous est une pièce de quelqu'un de ces systèmes, ou plutôt appartient toujours à plusieurs systèmes différents; et il abandonne à chacun d'eux une part de la propriété de soi, comme il emprunte de chacun d'eux une part de sa définition sociale et de sa licence d'être. Nous sommes tous citoyens, soldats, contribuables, hommes de tel métier, tenants de tel parti, enfants de telle religion, membres de telle organisation, de tel club.
Faire partie... est une expression remarquable. Nous sommes en quelque sorte, par le refouillement et l'analyse de la masse humaine qui se font toujours plus précis et minutieux, devenus des entités bien définies. Comme telles, nous ne sommes plus que des objets de spéculation, de véritables choses . Ici, je suis conduit à prononcer des mots sans grâce, et contraint d'écrire avec horreur que l'irresponsabilité, l'interchangeabilité, l'interdépendance, l'uniformité des mœurs, des manières, et même des rêves, gagnent le genre humain. Les sexes eux-mêmes semblent ne plus devoir se distinguer l'un de l'autre que par les caractères anatomiques.
[...] L'homme donc s'enivre de dissipation. Abus de vitesse; abus de lumière; abus de toniques; de stupéfiants, d'excitants; abus de fréquence dans les impressions; abus de diversité; abus de résonances; abus de facilités; abus de merveilles; abus de ces prodigieux moyens de décrochage ou de déclenchement, par l'artifice desquels d'immenses effets sont mis sous le doigt d'un l'enfant. Toute vie actuelle est inséparable de ces abus. Notre système organique, soumis de plus en plus à des expériences physiques et chimiques toujours nouvelles, se comporte à l'égard de ces puissances et de ces rythmes qu'on lui inflige à peu près comme il le fait à l'égard d'une intoxication insidieuse. Il s'accommode à son poison, il l'exige bientôt, il en trouve chaque jour la dose insuffisante. L'œil à l'époque de Ronsard, se contentait d'une chandelle... Il réclame aujourd'hui vingt, cinquante, cent bougies.

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