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| Version anglaise |
En dépit de tout ce qui a pu se dire au sujet de l'autoroute électronique, nous sommes encore loin de vivre dans un environnement qui se laisserait désigner comme réseau global. À l'heure acturelle, le nombre d'individus branchés sur la planète reste infime, à l'exception des États-Unis. Ailleurs, ceux qui voudraient éviter la routine fastidieuse consistant à digitaliser l'information au moyen d'un traitement de texte, pour ensuite l'imprimer puis l'expédier au moyen d'un télécopieur, qui digitalise l'information pour l'expédier vers un autre télécopieur, qui produit une nouvelle copie imprimée, se heurtent à une foule de problèmes, qui ont pour cause principale l'arriération technologique. En termes d'infrastructures et de compatibilité, nous sommes loin du fameux village global. Des contrées relativement développées n'ont pas les installations nécessaires aux réseaux informatiques. Sans parler des problèmes culturels. La simple existence de formes de connexions qui échappent aux contrôles traditionnels est problématique pour les mentalités tatillonnes avides de censure. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, certains sites restreignent l'accès aux ftp (File Transfer Protocol, servant au transfert de fichers entre deux systèmes), telnet (cette commande permet de travailler sur un système hôte à partir d'une station de travail) et autres utilitaires, en vue de protéger les droits d'auteurs ou les secrets militaires. Les difficultés viennent surtout de ceux qui tout en ayant une culture informatique, considèrent encore l'ordinateur comme une machine à écrire sophistiquée. Un message diffusé sur Internet est-t-il une communication en bonne et due forme? La question n'est pas sans importance du point de vue bureaucratique. Le désespoir financier, les lignes téléphoniques défaillantes et le quasi monopole de l'État sur les télécommunications s'allient le plus souvent avec le papier pour s'opposer à ce que la réalité virtuelle devienne une réalité concrète.
La seule opposition véritable aux forces de réaction provient de la nature même du processus que nous appelons "réalité virtuelle". C'est elle qui explique que les réseaux aient continué de s'étendre. L'Internet rend disponibles des masses d'informations, dont peuvent profiter les contrées du Tiers-Monde (et du deuxième et demi), où le prix des publications imprimées les rend souvent complètement inaccessibles. La réalité virtuelle s'imposera progressivement, à mesure que l'on fera taire les arguments conservateurs portant sur le coût des investissements nécessaires au branchement, relativement à d'autres méthodes de partage de l'information qui sont en fait complètement dépassées.
Quel est l'impact de l'existence des réseaux sur les humanités? Il semble que celles-ci pratiquent de plus en plus un style d'intervention qui les rapproche des sciences "pures" d'antan. Il s'agit de moins en moins de présenter un système, ce qui est encore la forme typique du livre. Ce qui est de plus en plus populaire, ce sont les remarques incisives, qui présentent brièvement les résultats de formalisations antérieures.
Dans la tradition humaniste, le livre était ce qui permettait à son auteur de se présenter comme érudit maîtrisant un corpus de textes, auquel il venait ajouter son grain de sel critique. Si on jette un coup d'oeil sur l'histoire des humanités, une des caractéristiques principales de leur développement est qu'on doit toujours à nouveau repartir à zéro. Chaque penseur se croit obligé de remettre le monde à l'endroit. Par ailleurs, l'extension des réseaux à la communauté des professionnels oeuvrant dans le domaine des humanités a entraîné une fragmentation du savoir. Les sous-disciplines se multiplient sans vraiment chercher à avoir quoi que ce soit de commun entre elles. Les humanités approchent ainsi de l'état de "sciences matures", suivant la classification de Kuhn. Pour ces sciences, travailler consiste à résoudre des problèmes qui relèvent des paradigmes de ces sciences elles-mêmes. Dans ces conditions, une révolution ne saurait plus se produire (on a tout au plus une discipline qui se détache de sa racine humaniste, comme ce fut le cas de la linguistique, à l'occasion de la "révolution" opérée par Chomsky), et le jugement final sur la situation doit rester ouvert. On peut y voir le signe d'une stabilisation relative des humanités en tant que disciplines closes sur elles-mêmes, ce qui les rendrait complètement inutiles, ou on peut y voir le terminus ad quem d'un processus de spécialisation des sciences humaines qui est en lui-même l'indice de leur maturité.
Le problème de la fragmentation du savoir intéresse au premier chef la philosophie. L'agora est plus large que jamais, traversant les frontières nationales. Les interventions sont plus libres que dans le milieu universitaire. Les étudiants sont enfin libres de poser les fameuses questions que chacun voudrait poser sans oser le faire. Évidemment, le niveau général s'en ressent mais le bon côté de la chose est qu'on assiste au retour de la philosophie sérieuse à l'ancienne. En effet, la méthode socratique n'encourageait-t-elle pas à poser des questions sur les points qui paraîtraient trop évidents pour mériter un examen? Or c'est ce qui se produit de plus en plus sur l'Internet. De petites questions sont posées, parfois légèrement, entraînant à leur suite une foule d'exemples et de contre-exemples, de tentatives d'explication qui sont loin de faire l'unanimité, même si elles finissent par nous rappeler que le soleil se couche et qu'il est temps de délaisser les affaires publiques pour les soucis domestiques.
Il ne faut pas oublier que l'on ne saurait fournir qu'un tableau idéal d'évenements qui se produisent dans de vastes secteurs de la communauté philosophique. Néanmoins, il est remarquable à quel point de simples changements technologiques entraînent inéluctablement des changements de mentalité. Ainsi, le passage de l'esprit de système à la remarque incisive souligné plus haut n'est pas sans effet sur la philosophie. Car celle-ci se voit ramenée à son état de chaos primitif.
La réalité virtuelle affecte-t-elle la philosophie de manière interne? Un effet interne porterait non seulement sur les modes de production de la philosophie mais sur les thèses qui sont avancées et débattues. Or l'usage montre la vérité de l'adage médiéval in corpore vili. L'ordre peut surgir d'interactions cahotiques, le "chaos" étant compris dans son sens technique aussi bien qu'ordinaire. Les discussions peuvent partir des questions les plus terre à terre (comment enseigner la sémantique de vérité des propositions conditionnelles dans un cours d'introduction à la logique) pour aboutir très tôt à un point où des questions très sérieuses sont débattues. On a ainsi pu observer, sur une des listes de logique, une discussion qui partant des fonctions de vérité s'est par la suite intéressée à la comparaison entre les performances de sujets non éduqués en logique versus les individus compétents dans cette matière, sur la question des problèmes de choix de Wason. La question peut paraître esotérique, mais elle va droit au coeur du lien entre la logique comme discipline formelle et la capacité naturelle de raisonner de l'être humain.
Voici ce qui est montré par cet exemple et bien d'autres. Depuis longtemps, nous pensons la pensée comme si elle était enfermée à l'intérieur de la personne, où la direction de l'intellect obéit à des règles. Or ce que montre la cyberphilosophie est que nous n'avons pas besoin de règles. Les interactions peuvent être aussi chaotiques que l'on voudra, elles finissent par atteindre un certain niveau d'intérêt ou elles meurent dans une espèce de processus évolutif. La supériorité des modèles connexionnistes sur les modèles cognitifs fondés sur des règles pour ce qui est de décrire le fonctionnement de la pensée ne se trouve pas démontrée par là. Toutefois, ceux qui estiment que la philosophie de l'esprit ou "philosophy of mind" devrait tenir compte du fait que la pensée n'est pas individuelle comme l'est notre corps acquièrent une plus grande crédibilité. De même, l'émergence d'un ordre ou de ce qui s'en rapproche le plus pourrait être un coup de pouce dans le sens d'une sémantique naturelle versus un système dont les seules règles sont en fait des exigences purement syntaxiques. Et si quelque chose se montrait également dans le cas de l'éthique?
Adriano P. Palma
Institute of philosophy and COGSCI Center
National Chung-Cheng University
Taiwan
Traduction par Josette
Lanteigne
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