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On ne dit jamais assez que l'une des différences majeures entre l'Occident et partout ailleurs consiste en l'alphabétisation des masses. On saurait encore moins dire qu'une autre différence est la démocratisation du savoir issue de la République gréco-latine des Lettres. L'Internet n'aurait jamais pu apparaître dans une société peu technique ou dans un état féodal. Nous avons donc, avec l'avènement de la télématique mondiale, une matière technique fine et une structure savante décentralisée. Personne ne connait l'effet futur de cet état désormais achevé du savoir sur nos vies individuelles et collectives.
Nous sommes en effet parvenus à l'état achevé du savoir. Non que nous connaissions plus de choses qu'avant en ayant la naïveté de croire que nous ne pourrions en connaître davantage. Mais suite à la récente expansion historique du savoir, nous sommes désormais confrontés à notre limite bien individuelle. En effet, la télématique, qui nous permet d'accéder instantanément à un nombre impressionnant de sites, lieux de diffusion du savoir, montre en même temps la naïveté du rêve encyclopédique. De tous temps, certains hommes ont voulu compiler le savoir afin d'en dégager les principes communs profonds, scientifiques ou moraux. Ces compilations sont des activités proprement scientifiques et constituent la science même; ici, Aristote, Léonard de Vinci et Darwin travaillent de la même manière. La compilation des faits et des études de faits compose l'unique fondement de tout ce que nous savons.
Maintenant que nous avons accès par écran cathodique à tant de sources de faits et de sources d'études, pourrons-nous enfin tout savoir et arrêter la guerre? Non. à l'origine de l'Internet, il y avait l'objectif militaire d'une décentralisation nécessaire du commandement. Les concepteurs d'ARPANET ont imaginé un modèle cybernétique permettant à chaque site de commander autant que d'obéir. C'était la mort clinique et définitive d'un pouvoir central à l'échelle mondiale; le pouvoir ne pourrait jamais plus provenir d'un seul lieu, d'un seul homme. Chaque site est un alleu plutôt qu'un fief. L'Internet n'appartient, en fin de compte, à personne puisque ce n'est rien en-soi. L'Internet n'existe pas: n'existe qu'une masse d'échanges engendrée par des entités indépendantes et plus ou moins coordonnées entre elles. La métaphore de Frankenstein utilisée par Luciano Floridi (1) est bien descriptive du phénomène en cause: l'Internet est une créature difforme dont les membres proviennent d'individus distincts; cette créature est animée uniquement par un courant électrique. Et comme dans le roman de Mary Shelly, la créature est non seulement autonome mais elle échappe au contrôle de son inventeur (2).
Que nous offre donc la créature? Elle ne nous offre rien que ce que nous sommes déjà, mais à une échelle jamais vécue jusqu'à aujourd'hui. Comme la créature du baron Frankenstein qui est plus grande, plus forte et plus volontaire que peut le permettre la nature humaine, l'Internet reproduit, à grande magnitude, le profil de notre malaise par rapport à l'état de notre connaissance. Le courrier électronique est incomparablement plus rapide que le courrier passant par les voies matérielles traditionnelles; des itinéraires évalués en termes de semaines dans l'histoire moderne de nos voies postales sont maintenant vécus au rythme des minutes. Le temps de transmission n'a aucun rapport avec le temps du monde moderne, qui se déplace à la vitesse de l'escargot (snail mail) lorsqu'on le compare avec la transmission télématique (e-mail). On sait que le crack boursier de 1986 a épargné les investisseurs vraiment branchés qui ont pu, en quelques heures, fuir et se réfugier ailleurs alors que les autres, tributaires du téléphone et de l'écrit, n'ont pu éviter l'onde de choc. L'explication est surprenante mais relève d'une évidence: l'Internet permet une rapidité d'intervention qui change nos rapports personnels de même que l'état de ce que nous pouvons connaître instantanément ou presque, au sujet d'un fait ou d'études de ce fait. Cette haute vitesse engendre une nouvelle dimension dans la durée qui compose notre vécu. Certes l'idéométrie, annoncée par le professeur Floridi, est l'une des promesses de la science de ce nouveau monde (3). L'idéométrie sera assurément porteuse de découvertes scientifiques, médicales ou culturelles. La comparaison des concepts compilés en traversant les différents embranchements de la science humaine nous fera découvrir certains remèdes et nous fera expliquer certaines coutumes. Mais qui diffusera les résultats des recherches idéométriques et qui sera encore disponible pour les recueillir? Personne peut-être.
Le rêve impossible de l'Internet consiste à penser que parce que le savoir objectif grandit, chacun des savants accroît sa science. On peut formuler sommairement le problème ici soulevé: le nombre de personnes dites ici "agents de connaissance, ou d'information, ou de renseignements" à l'écran augmente nécessairement moins vite que le nombre d'informations accessibles, chacun des agents pouvant virtuellement recueillir et véhiculer des milliers d'informations au cours de sa vie. S'ensuit un modèle cybernétique inflationnaire pour lequel il y aura un nombre croissant de choses non-sues, malgré un nombre croissant d'"agents" et contrairement à l'espérance de ces derniers d'arriver à compiler ce qui peut être connu au sujet d'un auteur ou d'un phénomène.
Jusqu'à récemment, on pouvait toujours penser qu'on ne pouvait arriver à la compilation finale, à cause de l'impossibilité d'avoir accès immédiatement à toutes les sources émettrices d'informations dans un domaine donné. La télématique nous projette dans une durée où il est effectivement possible d'accéder instantannément aux sources de toutes les contrées de notre globe. Certaines banques de recherche, comme Lycos qui regroupe plus de 90% des ressources du Web, permettent effectivement de recevoir la quasi-totalité de l'érudition humaine disponible sur un auteur, une oeuvre ou un thème de recherche en moins de cinq minutes. Mais c'est précisément cette nouvelle situation qui nous permet de constater que la lenteur de l'accessibilité des sources n'était pas la cause de notre problème de synthèse.
Nous pouvons effectivement opérer chez Lycos une synthèse d'informations sur un sujet donné. Mais toute la recherche reste à faire. Comment interpréter l'ensemble de ces données et comment d'abord les lire et les dépouiller? Faut-il ensuite explorer chacune des sources, souvent répétitives? Et puis, l'ensemble des sources ne résout pas nécessairement le problème posé à l'origine. Lycos vous donne plusieurs centaines de références sur votre auteur ou votre thème préféré: bravo pour la bibliographie. Ce qui n'évite aucunement la lecture des documents, leur inteprétation et leur regroupement par une activité de la même bonne vieille raison, sans aucune protection nouvelle contre les virus qui contaminent depuis toujours, le déroulement d'une pensée.
On pourrait faire valoir, contre cette critique, que l'idéométrie dans un domaine donné devient possible et permet un accroissement réel de la qualité de notre connaissance, d'une part, et que, d'autre part, l'agent d'information compilateur d'une idéométrie n'a qu'à redistribuer ses conclusions scientifiques, ses guérisons obtenues, ses théories explicatives confirmées par des faits, pour compléter sa participation au savoir universel. C'est là un bel idéal mais la présupposition qu'un code de communication à cet effet existe est sans fondement. Il faudrait concevoir ce code rapidement mais on devra attendre l'expérience de quelques années, vu l'état anarchique actuel constaté déjà par plusieurs spécialistes. Nous attribuons toujours la pensée de l'ingénieur à l'artisan, alors que celui-ci ne fait souvent que rafistoler. Prenons la circulation automobile dans nos villes; qui pourrait honnêtement soutenir que les concepteurs de véhicules, les architectes des ponts et les piétons ont travaillé de concert afin de vivre à pied ou en automobile dans la géographie urbaine la plus économique et la plus saine. La tour de Babel pourrait qualifier nombre d'entreprises humaines et notamment celles qui se veulent de grande envergure. Pourquoi le World Wide Web ferait-il exception?
Le plus récent bouleversement de civilisation du genre remonte à la Renaissance du XVIe siècle, lorsque les ouvrages scientifiques systématisèrent l'usage d'index composés de références croisées. Aujourd'hui, la nouvelle technologie qu'est l'idéométrie permet d'opérer ce même type de références croisées non plus seulement à l'intérieur d'un ouvrage mais avec tout autre ouvrage de tout autre époque et de tout autre discipline, déposé dans le réseau mondial des bibliothèques; c'est la technologie de l'hyper-texte en réseau. Mais cela n'apporte rien qui puisse résoudre nos autres problèmes relatifs à notre connaissance. Car l'interprétation des faits idéométriques sera nécessairement celle de chercheurs, d'artistes, brefs d'agents qui auront à justifier, comme depuis toujours, leur objet et leur méthode. On travaillera donc à ce niveau-là mais aucun accord académique ne devrait en résulter, ainsi qu'il en a été à la Renaissance, d'où précisément a émergé une querelle entre Anciens et Modernes dans plusieurs sciences, en art, en littérature, en politique. L'idéométrie augmentera le degré d'abstraction de l'alphabétisation de l'Occident mais n'apportera pas nécessairement la paix sociale ou le consensus culturel. Chaque bouleversement de connaissance véhicule un rêve de sage applica tion. Les objets techniques ne devraient être manipulés que par des sages ou, à tout le moins, par des agents de connaissance ou de renseignements qui veulent en user sagement; ce qui n'est manifestement pas le cas de notre monde occidental. Les applications perverses de l'Internet seront donc aussi nombreuses que celles qui furent engendrées par les routes, les livres ou la radiophonie.
Les premières applications télématiques apparurent dans le champ de la consommation: les cartes de crédit engendrèrent les guichets automatiques. Aujourd'hui, avec la carte à puce rechargeable à la maison sur virement banquaire, la télématique a complété sa finalité, qui consiste à abolir l'ancien régime de l'argent et des chèques en papier. Le circuit bancaire de consommation est donc absolument indépendant ou presque de toutes liquidités. Nous avons ici une échappatoire semblable à celle des rois de la fin du Moyen Âge, qui inventèrent l'argent de papier pour contourner l'absence des métaux précieux. Il en va de même dans le domaine du savoir. Plusieurs spécialistes ont déjà noté combien l'accessibilité du texte sur support électronique rend souvent caduque la rareté d'une source imprimée. Les plus grands auteurs sont déjà accessibles à tous sur le W3, dans leurs oeuvres complètes. Certaines des peintures les plus célèbres peuvent être captées et imprimées pour le bénéfice du spécialiste ou de l'amateur, où qu'il soit. Grâce à l'idéométrie, on peut donc entreprendre une étude thématique comparée en compilant les index des CD-ROM des écrivains et des peintres accessibles par les réseaux. L'idéométrie devient vite un mode de recherche fréquent sur l'Internet. Les résultats de ces multiples recherches pourront à leur tour être indexées et faire l'objet de compilations.
Ce qu'il est important de voir dans ce phénomène c'est son profil inflationnaire, qui amènera vraisemblablement une prolifération d'interventions qu'il faudra tout autant lire, trier et classer. Il ne faudrait donc pas se représenter l'Internet comme un médium de convergence ou de confluence mais plutôt comme un univers en expansion, dont les sites et les agents de plus en plus nombreux engendrent un filet de plus en plus complexe, sans plan d'ensemble ou autre consensus thématique ou technique. Le résultat à long terme devrait ressembler à l'état de nos autres médias de communication, à nos villes. L'idéométrie n'arrêtera pas la guerre. Mais on y apprendra peut-être le type de discours qui conduit à la guerre, les images et la musique qui la banalisent (4). Les débats s'enrichiront de plus d'érudition dans l'argumentation. Mais l'argumentation n'en sera pas assainie pour autant; plusieurs groupes de réflexion sur l'Internet ont déjà identifié par le terme flames la détérioration typique des discussions en ligne. Les intervenants s'enflammment, s'invectivent parfois jusqu'au débranchement par le modérateur ou le propriétaire du site. L'Internet n'est donc pas un espace de communication à l'abri des traumatismes typiques des autres médias: la confusion dans le dialogue demeure la même, des conversations parallèles apparaissent, les mises au point de tous font la queue dans le courrier électronique de chacun, la lecture de tout cela devient très lourde et ressemble au déjà-vu des relations humaines.
Toutefois, l'une des activités scientifiques passionnantes sur Internet est la lecture d'ouvrages célèbres en groupe. à la mi-mars 95, Daniel Robinson d'Oxford, sur l'invitation de Lance Fletcher de la Freelance Academy, entreprenait l'animation d'une lecture lente (slow reading) du traité De l'âme d'Aristote. Pas moins de 195 souscripteurs, provenant surtout du Royaume-Uni, d'Amérique du Nord et d'Australie, ouvrirent leur exemplaire en même temps. Pour que tous puissent s'y retrouver, il fut convenu de citer l'édition Bekker. Après deux mois, il devenait évident que le débat se faisait uniquement entre une dizaine d'intervenants réguliers tout au plus. Dan Robinson fit alors un appel de présences (roll call). Chacun put ainsi voir non seulement combien il restait de participants mais aussi lire le message plus ou moins explicatif de chacun. Car il y avait beaucoup plus de participants qu'on aurait pu le croire, qui étaient restés en ligne et absolument silencieux. Et la plupart justifièrent leur silence en expliquant que l'exercice consistait avant tout pour eux à comprendre le texte d'Aristote à la lumière des intervenants-vedettes, ce qui leur suffisait pleinement. Le professeur Robinson poursuivit donc l'étude en relançant la discussion à l'aide de ses habituelles courtes mais denses synthèses, soumises à la totalité des lecteurs.
Plusieurs débats du plus vif intérêt eurent lieu au début de l'été, notamment sur la notion de substance de même que sur la classique discussion concernant le principe d'individuation. Mais après quelques semaines de chaleur, alors que la lecture en était rendue à la fin du Livre II du traité, ce qui équivaut aux deux-tiers de l'ouvrage, Dan Robinson signala que la discussion n'impliquait plus maintenant que quelques interlocuteurs incluant lui-même. Il s'interrogea alors devant nous tous dans une missive presque dramatique: "Are we still a group?". Il reçut quelques réponses témoignant d'un intérêt réel pour le texte mais aussi d'une plus ou moins grande assiduité à l'écran du groupe. En bon sage, le professeur Robinson exprima une fois de plus sa volonté d'aider ceux qui voudraient travailler le traité De l'âme d'Aristote et les invita à lui écrire à leur convenance. Il redémarra pour une dernière fois puisque le 3 octobre il nous signalait, dans une misssive humoristique et sans aucune amertume, qu'il en était rendu à converser avec lui-même et qu'il ne le ferait pas davantage.
Indépendamment de la désagrégation de ce groupe de lecture, pourtant composé d'érudits, il est nécessaire de souligner la vertu pédagogique et la richesse scientifique de ce genre d'activité (5). Plusieurs intervenants firent des synthèses remarquables; certaines problématiques typiquement aristotéliciennes furent discutées avec une précision que peut atteindre moins facilement peut-être un lecteur isolé. Des problématiques furent plus clairement circonscrites, comme celle de l'amphibologie de la "substance" dans la Métaphysique et dans l'Organon, où le traitement de la notion ne semble pas être le même. La richesse d'une lecture en groupe est indéniable, indépendamment de son achèvement.
Plusieurs lectures lentes d'ouvrages célèbres sont entreprises sur l'Internet. Sans parler de la dynamique des groupes, la lecture en groupe d'érudits apporte un éclairage neuf et à effet grossis sant, tel l'effet d'une loupe. Derrière la lecture en groupe, c'est l'activité même du séminaire qui est renouvelée; des séminaires comportant quelques dizaines de lecteurs sont actuellement en cours sur Saint-Augustin, sur More et sur Dewey. Il est raisonnable de penser que ce type d'échanges entre véritables lecteurs intéressés ne peut que donner un type d'expérience impensable il y a quelques années seulement pour les lecteurs isolés des Confessions, de L'Utopie et de La Démocratie créatrice.
Cette démocratie créatrice justement, souhaitée par John Dewey comme achèvement de la communauté humaine, résiderait-elle dans ce filet électronique qui recouvre maintenant le globe? Un Timothy Leary voit dans le W3 une panacée à notre incommunicabilité mais aussi une plateforme démocratique. En effet, l'intervention électronique semble plus égalitaire que les autres types qui l'ont précédée dans la communauté humaine. Longtemps, les lettres furent au seul service de ceux qui savaient écrire et qui avaient à leur disposition des messagers; la radiophonie et la télévision ont continué d'opérer un clivage entre les véritables acteurs et la foule des auditeurs et spectateurs. Pour sa part, le message télématique est passablement uniforme et ne véhicule aucun apparat matériel permettant de distinguer la qualité du propos d'un auteur par son rang ou sa provenance. Une fois écartée la situation d'un débranchement pour inconduite, les interlocuteurs sont considérablement nivelés par le format même de l'intervention sur écran; la variété typique du papier et de l'enveloppe de la missive écrite est ici absente. Aussi, les signes d'éloignement disparaissent; les missives des interlocuteurs locaux et les plus éloignés ont exactement la même apparence. Chacun et chacune est réduit à occuper un cadre fixe. Certains ajoutent parfois à leur signature un logo ou un motto. Mais en-dehors de la signature, toutes les interventions sont uniformisées, suivent toutes l'ordre d'arrivée, et deviennent ainsi paradoxalement porteuses d'une certaine teinture d'anonymat. Est-ce là un outil de démocratisation? Il s'agit plutôt d'une simple uniformisation favorisant non pas la démocratie mais bien une plus vaste communication. Car il ne faut jamais oublier que l'identification des personnes est, pour le moment, absolument impossible en télématique. On peut toujours donner sa carte et son mot-de-passe pour qu'un autre fasse un retrait bancaire pour nous; processus à peine pensable du temps des signatures à vue. D'où le handicap de la télématique en enseigne ment puisque les contrôles à distance sont impossibles sans vérification des personnes. Peut-on penser que cette absence de vérification est un facteur de démocratisation? Il faut penser au contraire que cette absence de contrôle invalide une bonne part de la crédibilité de l'intervenant et lui enlève ainsi toute une dimension persuasive de son droit de parole.
En bref, ce qui semble ressortir de l'espace-temps télématique est que l'écran télé-détecteur offre à tout être humain un poste de chercheur. Mais la recherche ne se fait pas sans méthode et la méthode de recherche n'est pas explicable sur l'écran. On en est donc réduit à brouter pour employer la métaphore consacrée (browser). Brouter en cliquant, voguer en entrant par la flèche de droite pour sortir par la flèche de gauche, lisant de haut en bas jusqu'à la capture de l'information désirée, qu'on doit sauver ou imprimer. Il n'y a encore dans tout cela que des chercheurs isolés, que des individus isolés dans leurs existences respectives. Le cyberespace ne brise pas la barrière de notre isolement et de nos limites physiques. La situation n'est-elle pas alors la même que depuis toujours? Comment organiser l'information recueillie, comment se retrouver dans les labyrinthes des groupes de discussions auxquels on est abonné? En emmagasinant de l'information dans des fichiers et les fichiers sur des disquettes. Et alors? Où sont les idées géniales de tous les thinktank, où est le chaudron rempli de pièces d'or? Nulle part en date d'aujourd'hui semble-t-il. L'internaute est devant son écran tel le moine devant le manuscrit dont il devait fabriquer l'index. Certes, le fouineur d'écran ne vit pas dans le même espace-temps que le moine: il peut savoir beaucoup plus de choses beacoup plus rapidement. Mais sa situation est-elle si différente? A-t-il plus de pouvoir, de marge de manoeuvre scientifique ou culturelle? L'interface s'est complexifiée mais il n'y a toujours qu'un simple individu limité et mortel pour faire face aux robots de recherche.
L'Internet permettra peut-être l'achèvement de la grande compilation universelle mais cet enchevêtrement de communications mondiales ne naîtra et ne croîtra pas sans conséquences. Il n'y a pas d'univers sans démon; tôt ou tard, les fils de l'Internet ressentiront le poids énorme d'une mouche qu'ils auront capturée. Ne rions pas de la science-fiction; elle sert trop souvent à dissimuler l'héritage réel de notre progès scientifique. La mouche qui encombrera l'Internet existe peut-être déjà dans la technologie des EMP. Les EMP (Electro-magnetic pulses) existent à l'état naturel dans les émissions du soleil. Leur identification dans les fréquences des ondes radio a fait l'objet de recherches scientifiques occultes après Hiroshima et durant toute la guerre froide. Ces ondes courtes peuvent faire fondre les jonctions des micro-processeurs de chacun de nos ordinateurs. On peut émettre des EMP avec une bombe atomique en haute atmosphère mais aussi avec un satellite capable de paralyser tous les ordinateurs d'une même région du globe terrestre. On laisse planer cette menace dans Golden Eye, le plus récent scénario mettant en vedette nul autre que l'agent d'information mythique par excellence de notre science-fiction: James Bond. Mais telle était la menace réelle et précise qui a engendré la structure ARPANET devenue l'Internet. Et telle sera peut-être l'arme de la nouvelle guerre: une source perverse d'émissions radios susceptibles de paralyser l'ensemble de notre vie occidentale branchée sur l'ordinateur. Une mouche diabolique qui viendrait menacer la solidité de nos fils, c'est-à-dire la solidarité de cette nouvelle république des sciences, des arts et des lettres. Les consignes viendront alors de partout mais chacun sera équipé pour décider qu'il n'a plus à écouter personne.
(1) Luciano Floridi, L'Internet: Frankenstein ou Pygmalion?, conférence de l'Unesco, janvier 1995.
(2) Mary Shelly, Frankenstein, en trad. franç., Verviers, Marabout, 1964.
(3) Voir la section 6 du texte de Floridi. l'idéométrie ou morphologie des modèles d'analyse applicables à l'amas des banques de données est une technologie au sens fort, puisqu'elle comporte nécessairement un horizon théorique. La vérification d'un concept par l'idéométrie répond directement à une finalité cognitive précise. Par exemple, la comparaison des codes postaux canadiens et du niveau de revenu des citoyens des régions correspondantes a pu informer un homme d'affaires aussi bien qu'un sociologue. Cf.C. Gagnon, "Une histoire de cas et un rêve; les lignes de haute tension et la télématique", Une démocratie technologique (colloque ACFAS, Ottawa, 1987), coll. Les Cahiers scientifiques, no. 63.
(4) Le paradigme de divergence n'est qu'une probabilité. Le paradigme de convergence est notamment exposé abondamment dans les travaux du communicateur Michel Cartier, autorité incontournable en télématique. Cf. son Séminaire CAFI, Montréal, septembre 1991, 6 tomes; notamment "Résumé de dix ans de recherche dans le domaine de l'ergonomie de l'écran et de l'interactivité", tome 6.
(5) Les vertus pédagogiques de la télématique sont désormais admises et pratiquées par de multiples institutions en Europe occidentale, sur le réseau Minitel et en Amérique, sur de multiples réseaux télématiques et télévisuels (Télé-universités, Bell, Vidéoway). Cf. C.Gagnon, étude de faisabilité de l'utilisation de la télématique dans la formation à distance, Ministère de l'éducation du Québec, Longueuil, 1991. Les études sur les vertus pédagogiques de la télématique abondent; dans les récents travaux québécois, on peut souligner l'article de Jean Matte, "En pédagogie, la télématique doit servir en tant qu'outil de communication", Le Bus, vol. 9, no. 4 (mars 1992).
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