L'Encyclopédie de L'AGORA

Métaphysique de la vision

paru dans L'Agora,vol 6, no 4, juillet-août 1999

Claude Gagnon
Éditeur de la revue Horizons philosophiques

"Pour saisir cette humiliation du regard, de l'odorat, du toucher, et pas seulement de l'ouïe, il m'a fallu étudier l'histoire des actes corporels de perception. Ce ne sont pas seulement les certitudes bibliques mais aussi les certitudes médiévales et classiques sur les perceptions sensibles qui ont été à tel point subverties que l'exégèse des textes anciens doit surmonter des obstacles conceptuels mais également physiologiques. Qu'on me permette d'en donner un exemple, certes extrême. S'arracher l'oeil quand l'oeil est scandalisé est un mandat évangélique. C'était un acte qui inspirait toujours l'horreur. Mais il était compréhensible dans un régime du regard sous lequel les yeux émettaient un cône visuel qui, comme un organe lumineux, saisit et embrasse la réalité. Mais de tels yeux animés n'existent plus aujourd'hui que métaphoriquement. Nous ne "voyons" plus en embrassant la réalité au moyen d'un cône de rayons émis par notre pupille. Le régime du regard selon lequel nous percevons aujourd'hui nous fait accomplir l'acte de voir comme une forme d'enregistrement, par analogie avec les cassettes vidéo. Ces yeux qui n'embrassent plus la réalité ne valent guère d'être arrachés. Ces yeux iconophages ne servent: - ni à fonder l'espérance sur la lecture biblique; - ni à apercevoir l'horreur du voile technogène qui me sépare du réel; - ni, enfin, à jouir du seul miroir dans lequel je saurais me retrouver, qui est la pupille de l'autre." (Ivan Illich, Hommage à Jacques Ellul, L'Agora, 1994).

Nous allons nous inspirer de cette émission par notre oeil d'un "cône visuel" qui va "embrasser" les choses qu'il regarde pour réfléchir sur la satisfaction bien relative que nous apportent les conceptions modernes sur l'acte de la vision. La théorie d'un rayon visuel émis par l'oeil doué d'extramission remonte aux pythagoriciens. Certains arguments de sens commun ont justifié l'existence possible d'un tel rayon visuel: les animaux (chats et loups) qui voient la nuit ne pourraient le faire sans émettre un tel rayon; l'oeil étant l'organe et la vue étant le sens, le sens est nécessairement actif lors du visionnement de quoi que ce soit. Les atomistes et Empédocle ont développé pour leur part un rayon lumineux émanant de tous les objets, responsable de la vision par intromission. Les deux théories se percutèrent rapidement en face-à-face. Les partisans du rayon visuel (qui provient de l'oeil) rejetaient le rayon lumineux (qui provient des objets), puisque pour voir plus loin on doit fermer davantage les yeux plutôt que de les ouvrir plus grand, ce qui serait exigé si le rayon venait de l'objet, alors que la fermeture de l'oeil affine le ciblage du rayon qui prolonge notre volonté de voir un objet lointain précis. Galien combina les deux théories en statuant qu'il existe "un fluide dirigé de l'extérieur vers l'oeil, et un autre intérieur qui, sans sortir de l'oeil, sensibilise cet organe et le rend apte à être impressionné par le premier fluide" (1).

Voilà donc le rayon visuel condamné au portail du cristallin. L'opticien Alhazen (965-1039), véritable fondateur de l'optique, voudra "éliminer complètement l'idée que la lumière puisse sortir de l'oeil pour aller aux objets" (2). Cependant, la discussion de l'existence et de la compatibilité des deux rayons animera les débats des plus grands philosophes médiévaux des XIIIe et XIVe siècles. Mais la philosophie moderne ne sera pas plus indulgente pour le rayonnement lumineux que pour le rayonnement visuel. En effet, depuis Aristote, on étudiait comment les formes et autres qualités des objets pouvaient parvenir à l'oeil qui les percevait à distance. On a imaginé ainsi que les formes et les couleurs se transmettaient instantanément dans le milieu ambiant jusqu'à l'organe du sens. Ockham contestera l'existence de ces formes, puis Descartes écrira dans ses discours sur la Dioptrique: "ces petites images voltigeantes par l'air, nommées des espèces intentionnelles, qui travaillent tant l'imagination des philosophes." (3)

Il peut être intéressant de connaître ce que le philosophe français appelle de ce nom; les espèces intentionnelles sont les formes et autres propriétés émises par les objets selon la théorie de l'intromission. Les intentions pouvant qualifier tous les objets sont aux nombre de 22: la luminosité, la couleur, la distance, la position, la corporéité, la figure, la magnitude, la continuité, la distinction, le nombre, le mouvement, le repos, la rugosité, la mollesse, la transparence, la densité, l'ombrage, l'obscurité, la beauté, la laideur, la similitude, la diversité. Cette liste apparemment fantaisiste est fournie par John Pecham (1230-1292)(4), l'un des grands spécialistes de l'optique médiévale. Nicolas Oresme (1330-1382) reprendra cette liste des 22 émanations des objets dans sa théorie de la perception. En considérant cette liste à notre tour, nous voyons plus précisément quel est le problème de la vision.

La première remarque qui vient à l'esprit devant cette liste est son caractère hétérogène. Certaines des "émanations", telles la distance ou la transparence, semblent objectivement mesurables, de manière quantitative, alors que d'autres émanations supposées, telles la beauté ou la similitude, relèveraient plutôt d'un jugement s'aidant de perceptions antérieures comparables. Le paradoxe apparaît donc immédiatement: si nous pensons, avec les philosophes modernes, que la similitude et la laideur n'émanent pas de l'objet lui-même mais bien du jugement de celui qui regarde, alors il faut bien admettre que le contact se fait autrement et par conséquent, c'est le rayon visuel de l'extramisssion qui réapparaît pour expliquer la connaissance. Un retour inattendu mais incontournable!

Car on ne saurait logiquement évacuer simultanément l'existence du rayon visuel et l'existence d'un certain nombre de formes de base rendant possible la connaissance. S'il n'y a plus de rayon visuel, s'il n'y a plus de transmission de couleurs et de formes par le rayon lumineux, alors ne reste que l'effroyable monde décrit par Vasco Ronchi : "On arrive ainsi à cette conclusion: le monde physique est parcouru par une radiation privée de lumière et de couleur: le monde physique est noir et obscur. Quand ces radiations particulières qui ont certaines longueurs d'ondes comprises entre 0,4 et 0,8 micron aboutissent à la psyché humaine à travers l'organe de la vue, elles provoquent la formation de "fantômes" lumineux et colorés, c'est-à-dire de lumière et de couleur" (5). Voilà donc que le Monde change de forme s'il rencontre l'âme engagée dans la vision. C'est le Monde qui est vu mais c'est l'âme qui dirige la vision en déterminant et orientant le regard. Nous voyons ce que nous regardons mais nous regardons ce que nous voulons regarder.

Cet horizon intégral de la vision est désormais perdu jusqu'à la métaphore. On ne dit plus, comme autrefois, de quelqu'un qui rayonne par son intelligence qu'il est "lucide". Nous vivons dans un monde coupé de la richesse du rayon lumineux mais aussi de notre propre rayonnement visuel et intellectuel dans son prolongement. En arrêtant l'émanation du rayon visuel du nerf optique provenant du cerveau au cristallin, n'avons-nous pas aussi perdu notre maîtrise rationnelle sur les choses. Les formes des choses, si elles ne viennent pas des choses, viennent de notre sensibilité et intelligence humaines. Refuser à la fois l'intromisssion et l'extramission nous enferme dans un espace de visionnement où nous ne sommes plus responsables de ce que nous regardons en même temps que nous postulons le caractère bénin de ce que nous voyons. La volonté n'anime plus le regard et les horreurs visuelles, que nous fournissent abondamment les affaires humaines, sont banalisées dans l'effet qu'elle nous font quand elles pénètrent en nous. Pourtant, il n'y a rien de banal dans la vision et ses conséquences sur le réel. "Ce que nous voyons existe, dit Julien Green dans son Journal, ce que nous ne voulons pas voir n'existe pas. C'est tout".

Revenons à la liste des vingt-deux types d'émanations des objets sensibles. Qu'est-ce que voir le Beau quand nous regardons une sculpture? Certes, la vue intervient mais l'intellect aussi puisque le Beau est une idée pure. Est-ce que je compare ce que je vois avec ce que j'ai déjà vu de la même classe d'objets pour évaluer l'objet présent? Et si je sais que l'auteur de la sculpture est un grand sculpteur, cela ne dépasse-t-il pas mon cristallin pour aller "toucher" à l'autre bout de l'espace la forme de l'objet? Où est la beauté si elle ne vient pas de moi et si elle ne vient pas de l'objet? La définition moderne de la vision qui nie le rayon visuel et réduit le rayon lumineux à son impression sur la surface de la rétine n'explique rien de ce qui rend certains regards pénétrants et certaines visions de paysages ou de visages proprement révélatrices.

Enclos dans la physique de la vision, nous sommes devenus parfaitement conditionnés à développer une vision non plus en profondeur mais en longueur ou en largeur, si on peut dire; une vision qui serait satisfaite de voir ce qui n'est pas immédiatement là sous les yeux, une télé-vision qui remplacerait la richesse de l'échange entre le rayon lumineux et le rayon visuel. Faut-il souligner encore une fois la richesse d'un objet réel à portée de vue par rapport à un objet télévisé puis télévisionné? Il est là le rayon visuel caché de notre psychologie moderne: ce sont les diffuseurs de programmes d'ondes de toutes couleurs et formes dans le ciel de nos antennes cablées en réseaux, qui ont remplacé le rayon visuel individuel.

Nous pouvons tout voir, mais on peut se demander à quoi sert de regarder un objet qui n'est pas vraiment là pour recevoir l'affection de notre assentiment ou le sentiment de notre désaccord. L'art de la représentation, qui nous fait voir des choses qui ne sont pas là aurait, au long de notre histoire occidentale, lentement détourné notre habitude visuelle en la vidant de sa substance, c'est-à-dire des intentions des objets à notre égard et de nos intentions envers eux. Ainsi avons-nous oublié que la moitié de ce que nous voyons est, dans les faits, proprement du domaine de l'invisible, de l'intelligible qui émane de notre regard et de notre volonté de prétendre choisir ce que nous allons regarder. Ce choix est la preuve que le rayon visuel existe et qu'il est la médecine définitive contre la téléphagie et la pornographie.

Notes

(1)Vasco Ronchi, Histoire de la Lumière, Paris, Armand Colin, 1956, p. 33.
(2)Idem, p.36.
(3)René Descartes, Discours de la méthode, Bibliothèque de la Pléiade, 1953, p. 183.
(4)David C. Lindberg, John Pecham and the Science of Optics, Milwaukee, University Wisconsin Press, 1970.
(5)Vasco Ronchi, op. cit., p. 285.


L'Accueil
L'Anthologie La Bibliothèque Les Débats Le Magazine La Recherche Les Liens