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On peut commencer par définir généralement les télécommunications comme les technologies regroupant toutes les formes de communication à distance. En ce sens très large, la poste ne s'oppose pas à Internet, pas plus que le courrier électronique ne s'oppose au téléphone ou que la radio s'oppose à la télévision. Mais est-ce qu'on n'a pas là une contradiction dans les termes? En effet, la communication se définit par le rapprochement et non par la distance et le lointain. Pourtant, la seule manière de communiquer avec sa sœur, qui habite la maison d'à côté, peut être de lui téléphoner. Dès lors, comment faut-il penser les télécommunications, en fonction du proche ou du lointain?
Le lointain
Dans une étude récente portant sur "Les véritables enjeux derrière l'émergence des portails" (1), Michel Cartier constate que le milieu des nouvelles technologies et des nouveaux marchés de l'information est animé par deux grandes forces: la mondialisation et la personnalisation. Par principe, la première suit le courant de l'économie marchande, et tout ce qui s'oppose à ce courant (comme les droits d'auteur et l'exception culturelle) est à proscrire. Quant à la seconde, le professeur Cartier la définit comme "un courant de pensée qui s'anime dans chaque individu-citoyen-consommateur". Depuis les années 80, elle serait responsable de la fragmentation des grands auditoires en une multitude de groupes d'intérêts qui donnent une importance accrue aux activités communautaires. Cette tendance lui permet de penser que demain ne ressemblera peut-être pas à aujourd'hui, et que les quelques géants américains et européens qui se partageront bientôt les profits du commerce électronique devront compter avec le droit à la différence.
Le proche
Michel Cartier soutiendrait probablement que les télécommunications sont là, depuis le début, pour nous permettre de mieux communiquer. Pourtant, Claude Gagnon, qui est chargé d'enseignement télématique, n'en considère pas moins que les cours virtuels ne devraient jamais être offerts aux proches mais uniquement à ceux qui sont handicapés par la distance (ou qui ont un autre handicap réel, qui peut être aussi anodin qu'un conflit d'horaire), ou à ceux qui veulent étudier en appoint à leur formation. Pour lui, "L'enseignement à distance n'est valable qu'en appoint et sa pratique devrait être considérée comme un moindre mal relativement à l'ignorance, mais jamais comme un progrès par rapport au climat naturel de la pleine présence". Loin de penser la télématique comme une communautique, il tient à rappeler que "les machines n'offrent aucune présence réelle; au contraire, elles montrent à l'évidence notre éloignement, notre solitude et notre entropie" (2).
Et si nous étions tous des handicapés du réel? Si l'entropie (3) que Floridi (4) oppose à l'information en tant que forme vive était en nous plutôt que dans le monde ou la technologie? Un certain idéal qu'on pourrait qualifier de rousseauiste ou de paysan serait de fonctionner par petits groupes qui seraient, comme les monades de Leibniz, sans fenêtres. "Nous entendrions leurs coqs et leurs chiens mais eux, nous ne les verrions jamais", dit un proverbe chinois (5). Mais comment s'harmoniser avec ce qu'on ignore?
Comment l'espèce humaine a-t-elle pu se rendre sur la lune avant d'avoir pu régler les problèmes de famine et de guerre? La réponse est simple: parce que ce qui semble plus facile est plus difficile. La technique est en partie inhumaine, et c'est pourquoi elle nous permet de faire des prouesses qui dépassent de loin les capacités de l'homme ordinaire. Mais l'Humain est difficile à cerner, même pour les plus grands penseurs: le sage Aristote, contemplant le buste d'Homère, dans un tableau de Rembrandt qui se trouve au Metropolitan Museum de New York, apparaît aux yeux du penseur actuel comme "un vieillard inquiet qui semble implorer la lumière, attendre une réponse à des questions que les hommes ne cesseront plus de se poser: comment protéger les libertés, comment faire régner la justice, quelle est la meilleure forme de gouvernement?" (6)
Le centre de la sphère
"Si vous vous déplacez sans harmonie,
sans utiliser le cercle pour base, votre adversaire
pénétrera facilement votre sphère et vous vaincra." (7)
Morihei Uyeshiba
La question initiale était: comment faut-il penser les télécommunications, en fonction du proche ou du lointain? Ni l'un ni l'autre, nous semble-t-il. Mais elles pourraient être repensées à partir du centre où les problèmes du proche et du lointain trouvent leur solution. Ce qui ne signifie pas qu'il faille aller dans le sens d'une centralisation: l'idéal des télécommunications (que tout le monde puisse communiquer à distance) serait mieux servi par la décentralisation.
Depuis le début, Internet a été associé à la décentralisation. Dans les années 70 la France, en refusant une structure décentralisée, organique, sans hiérarchie, aurait même manqué la chance de devancer les États-Unis en tant que leader du cyberespace:
"L'approche Télécoms, c'est le rail, explique le quotidien Libération (27/3/98): des places réservées, des trains qui passent dans l'ordre les uns derrière les autres. L'approche informatique (le principe de commutation par paquets qui régit l'Internet), c'est la route: le choix entre plusieurs itinéraires pour aller d'un point à un autre, le risque de subir des embouteillages." (8)
Sur Internet, chacun est au centre, ce qui s'oppose aux télécommunications où le récepteur est simplement passif. En ce sens, Internet est différent de la télévision, de la radio ou même du livre, et il s'apparente plutôt au téléphone et au courrier postal. Tous les médias sont interactifs, par définition, mais certains plus que d'autres: plusieurs défendent la télévision en disant qu'on peut y faire une sélection de l'information. Mais celui qui reçoit l'information ne fait que pâtir sans donner de réponse, sinon au niveau de la masse, par les cotes d'écoute. La liberté de celui qui zappe n'est pas plus grande que celle de l'amibe, il a la même interactivité que cet organisme unicellulaire avec son environnement. Le zappeur n'a que la liberté de l'amibe, celle de s'en aller.
Les Portails sont de faux paradis. Les motifs du portail sont iconographiques, alors que ceux du centre sont harmoniques. Il n'y a pas d'harmonie dans l'homogène, mais seulement la répétition, le piétinement. L'art des télécommunications ne saurait être qu'un art de la paix fondé sur un principe de différence et destiné à mettre fin à toutes les dissensions et conflits. Comme le souligne maître Ueshiba, auteur d'un Art de la paix, "l'amour universel a de nombreuses formes; chacune de ses manifestations doit pouvoir s'exprimer librement. L'art de la paix est la véritable démocratie." (9)
Extrait significatif
"Premier constat: d'ici 18 à 24 mois, une dizaine de portails vont parvenir à s'imposer sur Internet, dont quatre ou cinq en Europe. Ils vont s'imposer par un jeu d'alliances entre plusieurs gros joueurs, autour de AOL, Microsoft, Disney aux États-Unis et autour de Matra-Hachette, TPS, Canal+ et Bertelsmann en Europe.
Deuxième constat: cette lutte de pouvoir a pour enjeu une suprématie d'ordre économique, puisque les gagnants vont pouvoir contrôler le commerce électronique en émergence.
Troisième constat: le Québec est complètement absent de la carte. La raison est simple, rappelle M. Cartier: les grands conglomérats économiques québécois (Québécor, Transcontinental, etc.) restent en retrait d'Internet. Résultat: Montréal ne figure pas dans la liste des technopoles en devenir, pas plus que le Québec ne figure dans le peloton de liste des portails internationaux. Le modèle québécois restera-t-il en marge des grands mouvements internationaux?"
André Bélanger, "Michel Cartier: les véritables enjeux derrière l'émergence des portails", Multimédium
Notes
(1) Michel Cartier, "Les véritables enjeux derrière l'émergence des portails. Les nouvelles clientèles et les nouveaux marchés de l'économie du savoir", mars 1999. Cartier définit ainsi le portail: "Un portail est un espace électronique commun donnant accès à des services communs pour certaines clientèles données. C'est le point de départ et de retour du client, son port d'entrée pour le commerce électronique ou d'autres activités... L'idée principale est de convaincre le consommateur, ou un groupe de consommateurs, d'entrer par une page d'accueil qui devient le "starting point" dans sa recherche de services et d'informations. Le portail imite le phénomène des grandes surfaces qui sont apparues il y a quelques années (Club Price, Wall Mart, Sears, etc.)".
http://www.mmedium.com/cgi-bin/nouvelles.cgi?Id=2307
(2) Claude Gagnon, "La philosophie peut-elle s'enseigner à distance?", L'Agora, vol 5, no 4, juillet/août 1998, p. 33. Du même auteur, voir également "L'enseignement à distance aux proches: un non sens", La Dépêche, Syndicat des professeurs du collège Édouard-Montpetit, vol 11, no 5, p. 8, et "Le terminal et le bâton", La Dépêche, septembre 1996, p. 4, "Le même et l'autre", Horizons philosophiques, vol 6, no 2, 1996.
http://agora.qc.ca/textes/gagnon2.html
(3) L'entropie est une quantité qui désigne la part de désordre, de dégradation ou de hasard que comporte tout système d'énergie ou d'information.
source: http://agora.qc.ca/textes/entropie.html
(4) "L'éthique télématique d'après Luciano Floridi", L'Agora, vol 5, no 4, juillet/août 1998.
http://agora.qc.ca/textes/floridi3.html
(5) "Les pays voisins seraient à portée de vue et de part et d'autre on pourrait entendre le chant des coqs et l'aboi des chiens: pourtant les gens mourraient à un âge fort avancé, sans jamais avoir voyagé d'un pays à l'autre." (Lao Tseu, Tao Te King, Librairie de Médicis, Paris, 1974, p. 133.
http://www.clas.ufl.edu/users/gthursby/taoism/ttc-list.htm
(6) Jacques Dufresne, La démocratie athénienne, miroir de la nôtre, La bibliothèque de L'Agora, Ayer's Cliff, 1994, p. 15. Il s'agit du tableau intitulé "Aristote contemplant le buste d'Homère", datant de 1653.
http://mexplaza.udg.mx/wm/paint/auth/rembrandt/1650/
(7) André Noquet, Maître Uyeschiba, présence et message, Guy Trédaniel, éditions de la Maisnie, 1987, p. 121.
(8) Voir dans Multimédium "L'histoire édifiante et méconnue de l'ancêtre d'Internet",
http://www.mmedium.com/cgi-bin/nouvelles.cgi?Id=1529
(9) Murihei Ueshiba, "The Art of Peace", in John Stevens & Walther v. Krenner, Training with the Master, Lessons with Morihei Ueshiba, Founder of Aikido, Shambhala, Boston & London, 1999, p. 121.
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