L'Encyclopédie de L'AGORA

Voir, imaginer, penser

paru dans L'Agora, vol 6, no 4

Josette Lanteigne
Collaboratrice à L'Agora et à L'encyclopédie de L'Agora

La vérité n'est pas là où nous la cherchons mais là où nous refusons de la voir.

Qu'est-ce que voir? Pas uniquement percevoir, sentir, mais également, au-delà du sentir: imaginer, penser.

Comparons par exemple le fait de voir une maison avec celui de voir une embarcation qui descend le cours d'un fleuve. Dans le premier cas, la succession de la perception est indifférente (la perception de la maison peut se faire de gauche à droite ou de droite à gauche, de haut en bas, etc.), alors que dans l'autre cas elle ne l'est pas: voir que l'embarcation descend le cours du fleuve est quelque chose de plus que de la percevoir simplement comme on perçoit un bâtiment dans son ensemble. Or ce ne sont pas les sens qui font cette différence, puisqu'ils ne pensent pas: "Par la simple intuition, rien n'est pensé" [1]). L'imagination ne fait pas non plus la différence entre le divers perçu d'une maison et celui d'une embarcation qui descend le cours d'un fleuve, puisqu'elle se contente d'associer les perceptions et de les reproduire, pour pouvoir les mémoriser. Seul l'entendement peut savoir que dans un cas (exemple de l'embarcation qui descend le cours du fleuve), l'objet de la perception (le "divers de l'intuition", comme Kant l'appelle, car ce qu'on perçoit, ce n'est jamais un "objet" mais une foule de représentations liées par un concept) est nécessairement successif, alors que dans l'autre (exemple de la maison) il ne l'est pas. En effet, seul l'entendement peut connaître l'énoncé de la loi de causalité: "tout ce qui arrive a une cause", qui, combiné avec l'intuition pure du temps, donne: "tout ce qui arrive est précédé par quelque chose". L'entendement applique la catégorie au phénomène perçu de l'embarcation, ce qui lui permet d'affirmer qu'elle descend le cours du fleuve.

Cette petite démonstration pourrait venir renforcer l'idée reçue selon laquelle chez Kant, c'est l'entendement qui mène la barque. Car il est seul à pouvoir être objectif. Or cette mâle objectivité va de pair avec la reconnaissance par Kant du fait que "nous ne connaissons a priori des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes . Voilà une proposition qui souligne l'ambiguïté du caractère créateur de l'entendement. Car "ce que nous mettons dans les choses", cet input que nous retrouvons à la sortie, c'est la synthèse, un effet de l'imagination, "fonction aveugle de l'âme". D'où le doute que certains philosophes post-modernes ont entretenu, que la raison étant gouvernée par l'imagination, la rationalité pourrait bien être une forme de folie impérialiste. Pourtant, il ne s'agissait que de l'impérialisme de la connaissance de soi et des autres: "tout ce que l'entendement tire de lui-même, sans l'emprunter à l'expérience, n'a pourtant d'autre destination que le seul usage de l'expérience".

La sensibilité, première faculté supérieure
Kant, qui s'est donné pour tâche de faire la géographie de l'esprit humain, divise la raison en trois facultés: la sensibilité, soumise aux conditions a priori de l'espace et du temps, l'entendement, qui est la source des concepts, et l'imagination transcendantale.

Pour qu'une chose puisse être connue, sa représentation (3) doit d'abord nous être donnée, que ce soit par les sens, la perception ou par la sensibilité en général qui signifie pure réceptivité, par opposition à l'entendement qui signifie pure spontanéité. Dans l'Esthétique transcendantale, Kant démontre que l'espace et le temps sont les deux formes pures a priori de la sensibilité; non des choses en soi mais deux pures conditions cachées au fond de tout ce qui arrive, ou étalées à la surface du tissu bigarré de l'expérience possible. L'espace et le temps ne sont pas des propriétés des choses en soi, car pour Kant, "il n'y a point de déterminations, ni absolues, ni relatives, qui puissent être intuitionnées antérieurement à l'existence des choses auxquelles elles conviennent (4)". L'espace et le temps ne sont pas des concepts discursifs mais des intuitions pures a priori de notre sensibilité, la condition sensible sans laquelle nous ne pourrions concevoir la vie sur terre. Si espace et temps étaient des concepts, on pourrait employer une métaphore pour dire que les choses sont comprises dans l'espace et le temps comme dans un contenant. S'il s'agit d'intuitions, on dira plutôt que les choses ne sont jamais perçues hors de tout rapport à l'espace ou au temps. Ce ne sont donc pas elles qui sont contenues dans le temps mais lui qui est contenu en elles. Et non pas comme une chose, une propriété ou un ingrédient qu'on pourrait isoler, mais comme un milieu.

L'entendement, source des concepts et du jugement
Ce qui distingue essentiellement le concept de l'intuition est que celle-ci est une représentation singulière, alors que le concept est une représentation générale, s'appliquant à plusieurs représentations singulières (dont l'une se rapporte directement à l'objet). Les logiciens traditionnels voyaient dans le jugement un rapport entre deux concepts, mais Kant s'inscrit en faux contre cette conception simpliste, qui ne convient qu'au jugement logique et non au jugement transcendantal. Celui-ci est une application de la catégorie (ou concept pur de l'entendement) au phénomène. Un synonyme de ce type de jugement est: "un rapport qui est objectivement valable" (5). Or l'entendement humain ne crée pas d'intuitions, mais seulement des concepts (un entendement divin n'aurait pas à passer par les concepts mais pourrait penser directement par intuition). Sans l'intuition, qui se trouve d'abord empiriquement dans l'expérience, puis dans l'intuition pure du temps, qui donne la forme de tous les phénomènes en général, quant à la manière dont ils nous sont donnés ou nous apparaissent (6), les concepts n'auraient pas de matière à laquelle s'appliquer. L'intuition n'étant pas créée mais donnée, reçue, elle doit être parcourue par la synthèse, liée, rassemblée, composée par elle.

L'imagination transcendantale
La synthèse est un acte qui d'un côté fait intervenir la spontanéité de l'entendement et qui de plus est "originaire", comme les formes pures de l'espace et surtout du temps et comme le je pense de l'aperception originaire. Mais c'est l'imagination qui est à l'origine de la synthèse: "La synthèse en général est [...] le simple effet de l'imagination, une fonction de l'âme, aveugle mais indispensable, sans laquelle nous n'aurions absolument aucune connaissance, mais dont nous ne prenons que rarement conscience (7)."

Kant distingue l'imagination reproductive, dont la synthèse est uniquement soumise aux lois empiriques de l'association, de l'imagination transcendantale, qui produit la synthèse transcendantale à partir de purs concepts et qui ne réussit qu'au philosophe. La synthèse de l'imagination transcendantale ne concerne qu'une chose en général, sous quelques conditions que la perception de cette chose puisse appartenir à l'expérience possible (dans laquelle se présentent tous les objets de la connaissance). C'est ainsi que la synthèse, qui signifie lier, relier, rassembler, réunir, finit par faire le tour de l'expérience en général en produisant les catégories pour l'unité objective de l'aperception, le Je pense. Les concepts transcendantaux qui en résultent n'ont pas d'usage transcendantal (hors du champ d'application de l'intuition sensible), mais seulement un usage empirique.

L'homme de Kant a besoin d'être articulé: le voir qui manque encore à l'imagination sensible, celui de la pensée proprement dite et du jugement, c'est l'entendement qui le fournit à l'imagination, sous le nom d'aperception transcendantale, ce qui la transforme en imagination transcendantale. Et pour qu'il s'agisse d'un véritable organe, la sensibilité doit nous fournir la condition de possibilité sensible, puisque c'est elle qui seule peut apprendre à l'entendement comment les choses lui apparaissent, car lui non plus ne fait pas la différence entre la manière dont elles lui apparaissent et ce qu'elles sont, quand il prend les phénomènes pour des choses en soi. Bref, chaque faculté a besoin de l'autre pour envisager la vérité, aucune n'est absolue, même si elles sont autonomes dans leur exercice: la sensibilité reçoit l'impression, qui est liée par l'imagination et présentée à l'entendement, pour jugement. Cette harmonie baroque entre les facultés est le monde kantien, où règne la paix pour autant que chacune des facultés respecte ses limites: la sensibilité fournit le champs, l'imagination la herse, et l'entendement est le laboureur qui doit bien diriger ses chevaux en faisant usage des rênes: "Regardez l'âme (qui anime le corps) comme celui qui est monté sur le char et le corps comme le char; regardez l'entendement comme le conducteur, et l'esprit comme les rênes." (8)

Notes
(1) Immanuel Kant, Critique de la raison pure, dans Œuvres Philosophiques, vol I, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1980, p. 983).

(2) Ibid., p. 741.
(3) Précisons qu'il ne s'agit pas ici du genre de représentation que Wittgenstein a critiqué, une image de l'objet que serait la signification du mot (meaning). Si "représentation" veut bien dire "image" chez Kant, c'est dans le sens d'une synthèse plutôt que d'un tableau représentatif. L'image pure du cercle n'a pas besoin d'avoir le moindre rapport avec l'assiette. C'est l'assiette qui participe de l'idée de cercle.
(4) Ibid., p. 788.
(5) Ibid., p. 860.
(6) "Phénomène" signifie chez Kant "apparition", c'est-à-dire la manière dont les choses apparaissent à notre condition sensible plutôt que ce qu'elles seraient en soi, indépendamment de cette constitution particulière. Et il en va de même pour la manière dont l'esprit s'intuitionne lui-même, non comme il se représenterait lui-même de façon spontanée (par intuition pure), mais selon la façon dont il est intérieurement affecté, et par conséquent tel qu'il s'apparaît, non tel qu'il est (ibid., p. 808).
(7) Ibid., p. 833.
(8) Les Upanishad majeures, présentation et notes de Guy Rachet, Éditions Sand, Paris, 1995, p. 22.


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