L'Encyclopédie de L'AGORA

L'Amérique Latine
devant les défis d'Internet

par Luis Montaño

Séminaire de l'Agora sur les aspects politiques des inforoutes
Way's Mills, Québec (15 juin 1997)

J'aimerais d'abord remercier M. Alain Chanlat pour l'aimable invitation qu'il m'a faite de participer à cette séance sur les possibilités d'Internet à partir d'une perspective latino-américaine en général et mexicaine en particutier. Il me faut avouer que j'ai eu des craintes, étant donné mes limitations techniques en la matière. Par contre, ce qui motive ma présence aujourd'hui, outre l'opportunité d'apprendre, c'est la possibilité de discuter avec vous sur les limitations et défis qui se posent à l'heure actuelle, à ce sujet, dans cette région du monde.

L'Amérique latine n'est qu'une abstraction, disait Henry Kissinger. Quand on la regarde de près, elle apparaît comme un ensemble de diversités, de particularités sans véritable unité. C'est comme si on voulait apprécier la beauté d'une fleur en l'observant sous un microscope très puissant. Si l'on recule dans l'histoire, une nouvelle image apparait: l'Amérique latine est surtout la promesse d'un nouveau monde, promesse qui n'a pu se concrétiser. Mais c'est aussi la destruction des civilisations qui n'a pas été accomplie. Le drame de cette Amérique, mais aussi sa force, se situe dans ce double trajet inachevé. Si l'on veut vraiment regarder de près, il faut donc prendre une distance. Quand on voyage en train, faisait remarquer G. Bateson, les choses passent très vite sous notre nez, mais les montagnes lointaines semblent nous accompagner tout au long du voyage.

L'Amérique latine est, comme toute unité, formée de diversités. Même la désignation d'Amérique dite latine ne vient pas d'elle-même. Elle provient du français: elle a été utilisée pour la première fois au siècle dernier, lors de l'expédition de Napoléon III au Mexique. La sémantique n'a pas été naïve: c'était une façon de légitimer l'action militaire, de s'assurer une appropriation par la parole. Cette Amérique latine est devenue latine une deuxième fois à l'occasion des politiques menaçantes des États-Unis. Et elle est devenue plus consciente d'elle-même en 1982, pendant la Guerre des Malouines, qui opposa le Royaume-Uni et l'Argentine. À l'époque, les États-Unis se sont rangés du côté anglais, tandis que tous les pays latino-américains formaient un seul bloc. Les efforts du Groupe Confadora et du Groupe de Rio, ainsi que les sommets ibéro-américains, qui ont débuté en 1991 au Mexique, ont joué un rôle très important dans la construction d'une identité propre. L'année dernière, lors du sommet au Chili, l'Amérique latine a condamné la loi Helms-Burton, qui limite la participation économique étrangère à Cuba (Couffignal G. (dir.), Amérique Latine. Tournant du siècle, Paris, La Découverte, 1997). Une autre manifestation récente de cette construction identitaire réside dans la rencontre de Latino-Américains sur le sol des États-Unis. Leur arrivée massive, de façon légale ou illégale, a facilité l'établissement d'un système de liens forts qui a fait émerger une solidarité face à des problèmes communs. Ce qui importe dans ce cas est d'être Latino-Américain. L'espagnol est devenu la deuxième langue aux États-Unis, et les gens d'origine latino-américaine deviendront bientôt la minorité la plus importante; de nombreux programmes de radio et de télévision se sont développés, les plus populaires étant "Sabados Gigantes" et "Ei show de Cristina". Il fallait donc être loin pour se rapprocher.

L'Amérique latine: une unité faite de diversités, c'est vrai, mais aussi d'inégalités, ce qui ne veut pas dire la même chose. Elle reproduit, sur ce vaste sous-continent, la réalité de chacune de ses composantes. Les possibilités d'accès à la modernité sont inégales et non diverses. L'accès aux moyens modernes de communication est à l'heure actuelle une question nécessaire, même si elle n'est pas suffisante, pour accéder à la modernité. Ces possibilités sont en étroite relation avec le nombre d'équipes informatiques mises en place et le nombre de lignes téléphoniques disponibles. Sur ce point, il est important de mentionner que l'accès aux ordinateurs est limité à un secteur réduit de la population, étant donné les contraintes économiques qui pèsent sur la plupart des familles. La possibilité d'avoir une ligne téléphonique demeure dans la plupart des cas une aventure insurmontable, même si pour certains pays, la situation semble s'améliorer. Ainsi, par exemple, on estime qu'à la fin des années 80, en Argentine, il fallait attendre jusqu'à 22 ans pour avoir une ligne téléphonique (A. L. Ruetas (1995), "México y Estados Unidos en la Revolucion Mundial de las Telecomunicaciones", UAS/UNAM: http://www.lanic.utexas.edu/la/Mexico). Au Mexique, on ne faisait même pas le compte.

Il est vrai que l'Amérique latine représente une portion très petite du système mondial; néanmoins, son taux de croissance reste l'un des plus élevés au monde. Il faut aussi rappeler, par ailleurs, que l'espagnol constitue l'une des langues les plus utilisées sur Internet; il y a même des gens qui la situent au deuxième rang, après l'anglais (L. A. Fernandez dans http://www.elperiodico.es/). Le Brésil est le pays le mieux équipé de la région: il compte plus de 77,000 ordinateurs branchés, près de 770,000 utilisateurs et connaît un taux de croissance annuelle de 280%. Le Mexique vient en deuxième place, avec plus de 30,000 ordinateurs, 280,000 utilisateurs et une croissance de 116% par an. Le Chili occupe la troisième place et l'Argentine la quatrième (La Jornada, 5 juin, 1997.

Nous avons déjà mentionné que l'un des problèmes les plus grave des pays de la région est l'inégalité; elle est bien sûr économique mais aussi sociale, culturelle et politique. Certes, le manque d'un véritable système démocratique, même s'il faut reconnaître les énormes progrès réalisés ces derniers temps, demeure à l'heure actuelle l'un des héritages historiques les plus difficiles à éliminer. Il serait même à la base, d'après certains intellectuels, des autres expressions d'inégalité. Une double question s'impose: Internet, est-il un système démocratique? Si oui, pourrait-il jouer un rôle dans le processus de démocratisation de nos pays? Est-ce qu'il aurait un rôle à jouer dans la lutte contre l'inégalité? Comme toutes les questions importantes, celles-ci n'ont pas de réponses faciles. Rappelons, d'abord, deux exemples mexicains, assez représentatifs.

Le premier fait référence à la stratégie de communication suivie par 1'Armée Zapatiste de Libération Nationale (AZLN). Dès que le mouvement a commencé, le gouvernement l'a territorialement encerclé. Un autre encerclement était prévu: celui des communications. Les messages de l'AZLN ne passaient entièrement ni à la télévision ni dans la presse, à la seule exception de La Jomada, un journal indépendant. Les sympathisants du mouvement ont commencé alors à communiquer sur Internet, où ils ont rapidement développé des groupes de discussion. II faut se souvenir que le sous-commandant Marcos écrivait au début ses messages sur une petite machine à écrire manuelle. Il fallait donc une organisation pour s'assurer de la bonne transmission des messages.

Les conditions d'inégalité qui caractérisent cette région du Mexique ont renforcé les liens de solidarité parmi les paysans, ce qui leur a permis de rester dans la clandestinité. Solidarité et clandestinité, voilà deux caractéristiques majeures de toute organisation informelle. II fallait donc une forme d'organisation semblable à celle qui caractérise le système même d'Internet (Ruthfield, S., "The Internet's History and Development. From Wartime Tool to the Fish-Cam". Dans un certain sens, on est en présence de deux systèmes auto-organisés. Mais le rôle d'Internet est limité. Car il permet de faire circuler les informations et les idées nécessaires pour établir une stratégie sans donner de réponses toutes faites; il ne sera donc jamais un substitut de l'action.

Le deuxième cas est aussi intéressant. II s'agit du groupe Mujer a Mujer -Femmes à Femmes- qui réunit des travailleuses du secteur textile. Ce groupe a développé des communications par Internet afin de connaître une entreprise des États-Unis qui allait s'implanter au Mexique. Grâce aux informations reçues, ce groupe est arrivé à négocier avec la direction de l'entreprise de meilleures conditions de travail et salariales (The Internet and the South: Superhighway or Dirt-trak?: http://www.oneworld.org/panos/

De nombreux sites ont déjà été élaborés sur des pays de la région et de l'Amérique latine. Un bon exemple est celui de la Red Cientifica Penrana (le réseau scientifique péruvien), créée en 1991, qui réunit plus de 1,000 institutions diverses, telles que des universités, des organisations non gouvernementales, des hôpitaux et des centres de recherche (P. Renaud et A. Torres, "Intemet, une chance pour le Sud", Le Monde Diplomatique, février de 1996, p. 25. D'autre part, parmi les sites sur l'Amérique latine, il y en a un qui a réussi à éveiller vivement notre attention, car il semble confirmer notre hypothèse sur la construction de l'identité latino-américaine, à savoir, qu'il faut prendre une certaine distance tout en conservant une certaine proximité. Dans le communiqué de présentation de ce site, les responsables se demandaient: "Qui sommes nous? En général, nous sommes des Vénézuéliens, des Argentins, des Mexicains, des Salvadoriens, des Colombiens, des Cubains. Nous descendons des Espagnols, des Indiens et des Africains; nous avons connu la Conquête et la Colonie; des Italiens, des Portugais, des Allemands sont arrivés des siècles plus tard. Notre mélange est international, notre langue est l'espagnol (auquel il faudrait ajouter le portugais). Nous sommes les latino-américains... Nous faisons des études en France, aux États-Unis en Allemagne..."

L'identité de l'Amérique latine passe à l'heure actuelle principalement par les efforts faits en matière de politique extérieure, en réaction aux potitiques menées par les autorités des États-Unis. Mais on la remarque aussi dans le domaine de la culture populaire et dans l'attitude des étudiants latino-américains à l'étranger. On a pu constater aussi l'importance de l'établissement de canaux de communication internationaux pour l'action politique et la lutte contre les inégalités. Dans tous les cas, la référence à l'extérieur demeure centrale.

Dans ce contexte de globalisation, où l'espace et le temps acquièrent une nouvelle signification, nous ne saurions négliger le domaine des échanges commerciaux. Ainsi, dans le cadre de l'Alena, le Québec et le Mexique ont fait des progrès très remarquables. Les exportations du Québec au Mexique ont augmenté, en 1995, de 18.3%, par rapport à l'année précédente, tandis que le flux commercial en sens inverse a augmenté de 47% pour la même période. Il faudrait s'attendre à des comportements similaires avec d'autres pays de la région, étant donné la tendance générale de l'économie vers la dérégulation des marchés.

Mais il est évident que ce n'est pas là le seul domaine de collaboration possible. Il ne faut pas oublier la collaboration académique. Comme vous savez, il existe aussi une très grande inégalité entre les universités latino-américaines. Il y a des cas où l'infrastructure demeure malheureusement très précaire en ce qui concerne les bibliothèques et les centres de documentation, pour ne mentionner que ce problème. Dans ce contexte, la participation à des réseaux académiques informatisés peut corriger un peu la situation, car ces réseaux permettent l'accès à des documents de travail et des articles spécialisés, en facilitant aussi la communication entre chercheurs, en modifiant, parfois de façon très substantive, les conditions de travail des chercheurs latino-américains. Mais, bien sûr, comme dans les autres cas dont on a déjà parlé, être branché n'est pas synonyme de succès. Un redoublement des efforts s'avère donc nécessaire si l'on veut passer à un stade plus actif. C'est dans ce contexte que le réseau Humanisme et Gestion, animé par M. Alain Chanlat au niveau de plusieurs pays de l'Amérique latine, sera amené à utiliser ces moyens modernes au fur et à mesure que l'accès sera disponible pour d'autres pays.

Pour finir, faut-il rappeler que le français est toujours la deuxième langue étrangère au Mexique et dans d'autres pays de l'Amérique latine? Est-il possible que l'expresseion française "Amérique latine" puisse retrouver avec plus de force dans cette langue des sources qui contribuent à la construction de cette identité si chère et indispensable? Ou mieux encore, ce monde globalisé nous permet de poser la question: serait-il possible de concevoir dans l'avenir une véritable Amérique latine, au sens large, qui en nous débarrassant du contenu politique du mot puisse nous permettre un jour d'en redécouvrir le sens littéral?


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