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| Impossibilité de durée dan les relations humaines |
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| François-René de Chateaubriand |
| Mémoires d'outre-tombe, Livre I à III, Édition présentée, annotée et expliquée par Jean Daumas, Paris, Larousse, «Classiques», 1992. |
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| Non sans une certaine nostalgie, Chateaubriand se souvient de sa grand-mère et des relations que la dame établissait avec son entourage immédiat. Il nous esquisse une journée de son aïeule qui se reposait sur sa soeur mademoiselle de Boisteilleul des soins de la maison et invitait dans l'après-midi leurs voisines les trois demoiselles Vildéneux, au jeu de la quadrille. Le soir, l'oncle Bedée, son fils et ses trois filles joignaient la petite compagnie au souper où fusaient «mille récits du vieux temps». «En ce temps-là, dit-il dans ses Mémoires, «la vieillesse était une dignité; aujourd'hui elle est une charge». L'écrivain et homme politique se rend compte du caractère éphémère de la vie et des relations humaines ou des liens familiaux et sociaux. Depuis son jeune âge, Chateaubriand a été frappé par la proximité de la mort, non seulement de celle de ses proches ou des étrangers, mais aussi de la sienne propre. La vie est parsemée de pertes et de ruptures qui lui fait dire: «tous les jours sont des adieux*» |
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| Texte |
Cette société, que j'ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J'ai vu la mort entrer sous le toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J'ai vu ma grand-mère forcer de renoncer à sa quadrille, faute des partners accoutumés; j'ai vu diminuer le nombre des constantes amies, jusqu'au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa soeur s'étaient promis de s'entre-appeler aussitôt que l'une aurait devancé l'autre; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j'ai fait la même observation; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s'empare de notre tombe et s'étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l'isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d'eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah! qu'elle ne nous soit pas trop chère! car comment abandonner sans désespoir la main que l'on a couverte de baisers et que l'on voudrait tenir éternellement sur son coeur? (op. cit., Livre I chap 4, p. 72)
À peine étais-je né, que j'ouis parler de mourir: le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux et, lorsque je m'ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds les cadavres d'hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame de Chateaubriand me disait comme sainte Monique disait à son fils [Augustin]; Nihil longe est a Deo, «rien n'est loin de Dieu» [...]
La première chose que j'ai sue par coeur, est un cantique de matelot commençant ainsi:
«Je mets ma confiance,
Vierge, en votre secours;
Servez-moi de défense,
Prenez soin de mes jours;
Et quand ma dernière heure
Viendra finir mon sort,
Obtenez que je meure
De la plus sainte mort.»
(op. cit., p. 89-90)
[Se souvenant d'une de ses maladies d'enfance, Chateaubriand observe:]
Toute notre vie se passe à errer autour de notre tombe: nos diverses maladies sont des souffles qui nous approchent plus ou moins du port. Le premier mort que j'ai vu, était un chanoine de Saint-Malo; il gisait sur son lit, le visage distors par les dernières convulsions. La mort est belle, elle est notre amie; néanmoins, nous ne la reconnaissons pas, parce qu'elle se présente à nous masquée et que son masque nous épouvante.
(Livre II, chap. 4, op. cit., p. 142)
Ces arbres naquirent et crûrent avec mes rêveries; elles étaient les Hamadryades [nymphes qui vivaient sous l'écorce de certains arbres]. Ils vont passer sous un autre empire: leur nouveau maître les aimera-t-il comme je les aimais? Il les laissera dépérir, il les abattra peut-être; je ne dois rien conserver sur la terre. C'est en disant adieu aux bois d'Aulnay que je vais rappeler l'adieu que je dis autrefois aux bois de Combourg: «tous mes jours sont des adieux». (Livre 3, chap. 9, p. 199) |
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